vendredi 30 juin 2023

NON , ON NE PERDRA PAS SON TEMPS POUR UN ANTIFASCISME VIDE DE CONTENU A S'EXACERBER POUR RIEN , OUI A BIEN LIRE TOUT CELA ON NE S'Y PERDRA PAS ET ON RETROUVERA L'HISTOIRE REELLE EN NOS MEMOIRES !

https://www.acrimed.org/IMG/pdf/mediacritiques41.pdf 

OUI : essentiel me parait de lire cela : oui on y perdra rien à s'y ressourcer sur le fond : c'est sûr maintenant et important de voir ce qui se trafique vraiment et trafique dans l'extrême droite et pour quoi faire vraiment en verbe et action : il ne s'agit pas de se glorifier et de se vanter d'être un antifasciste : il faut les voir et ce verbe et ces actes jusque dans l'idéologie que même le prince nous sert : oui c'est effectif : cela ne peut et ne doit pas être nié ou alors à nous faire perdre nos mémoires et nos sources : on ne le veut pas c'est tout !

jeudi 29 juin 2023

IL N'Y A ¨PAS DE "JEUNES" HORS-MONDE OU "HORS-SOCIETE" : NI NORME NI MARGE NI RELEGATION NI ASSIMILATION FORCEE : C'EST AVEC CONCEPTION NEO-COLONIALISTE CACHEE PAR DU PATERNALISME DE BON ALOI ( Où "Pere fouettard" violent et régalien tue et mange) ) QU'IL FAUT ROMPRE ET LIBERER LES MEMOIRES TOUT EN APPUYANT L'EXPRESSION DE CES DITS "JEUNES" POUR BON DROIT ET CONTRE TOUTE DISCRIMINATION QUELLE QU'ELLE SOIT QU'IL FAUT : OUI : SE BATTRE MAIS PARTOUT ( territoires, logements, cités, travail, école, santé etc.) : QUICONQUE VEUT IGNORER CELA : APPUIE L'EXERCICE DE LA PIRE VIOLENCE ET BIEN SÛR LA NIE TOUT EN OCCULTANT LA GRANDE MISERE QUI ELLE NE TOMBE PAS DU CIEL !

 

1Jeudi 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, Bouna (15 ans) et Zyed (17 ans) meurent électrocutés dans un transformateur edf. Ils revenaient d’un match de football lorsqu’un contrôle de police a dispersé le groupe. Les jeunes gens, effrayés, ont fui et ont escaladé le mur d’enceinte du transformateur pour se cacher. Dès la nouvelle de la mort des deux adolescents connue, deux cents jeunes gens du quartier du Chêne-Pointu, où vivaient Zyed et Bouna, s’en prennent aux camions des pompiers venus récupérer les corps. Deux cents policiers sont alors mobilisés pour les repousser ; les affrontements durent sept heures. C’est le prélude, brutal, de vingt jours de violence.

2L’explosion de violence, inédite par son ampleur et sa durée, interroge le modèle social français, l’intégration sociale des jeunes habitants ainsi que les inflexions sécuritaires ou préventives des politiques touchant aux « banlieues ». Les limites de l’ensemble sociopolitique, son degré de tolérance, ses inégalités, ses frontières internes, ses exclusions et sa dynamique sont interrogés ; comme le seront, ensuite, les représentations médiatiques. « Construisant les événements » (Veron, 1981), les médias élaborent des représentations qui permettent aux sujets sociaux d’intégrer ceux-ci dans leur existence commune et qui se fondent sur les normes structurant le social et le politique. Les discours de presse sur les violences doivent donc être interrogés au regard des conceptions de l’État et de la société qui les sous-tendent. Quelles sont les normes qui permettent aux journaux de dire la déviance ; comment s’articulent, par exemple, les couples tolérance-intolérance, prévention-répression, compréhension-rejet ? Comment, enfin, les discours inscrivent-ils, de façon prépondérante, la nature des violences et l’être de leurs auteurs dans le champ symbolique démocratique ?

3C’est cet ensemble de questions que cet article envisage, en examinant les récits de plusieurs journaux français – l’Humanité, Libération, la Croix, Le Monde, Le Figaro, Le Parisien – et d’un journal suisse, la Tribune de Genève. Les journaux retenus constituent un corpus exemplaire, mais non-exhaustif ; il inclut un quotidien régional, des quotidiens nationaux et un quotidien étranger. Ces journaux ont des positions diversifiées sur le spectre politique. Seuls les récits des trois premiers jours ont été analysés, pour comprendre ce qui se jouait dans le « temps chaud » de la crise. Nous avons fait ce même choix dans d’autres travaux, car le cadrage événementiel qui se met en place immédiatement n’est que peu modifié par la suite, sauf si d’autres faits impliquent une reconfiguration forte de l’événement. Il est évident que de nombreux événements, traités à chaud, font ensuite l’objet d’un « retour sur », qui donne aux journalistes l’occasion d’approfondir, de confirmer ou d’infirmer les discours initiaux. Mais le discours initial peut être compris comme le discours exemplaire de la position d’un journal face à un événement.

4Dans la lignée des travaux de sémiotique textuelle, nous recherchons comment les « personnages » du récit médiatique sont construits (les jeunes gens, auteurs de violences) et comment une « figure » particulière, celle de l’espace de l’action (le territoire), s’instaure à la fois comme élément du parcours figuratif des personnages et comme élément du jugement porté par le narrateur. « Les figures de discours apparaissent dans les textes comme un réseau de figures lexématiques reliées entre elles. À cet étalement de figures, à ce réseau relationnel, on réserve le nom de parcours figuratif […] En suivant ces réseaux de figures étalés dans un texte, nous constatons aussi qu’ils contribuent à désigner, à définir les “personnages” dont nous suivons la progression et l’évolution dans le récit » (Groupe d’Entrevernes, 1979, p. 94-98). Le repérage lexical identifie les termes qui désignent et qualifient les « causes » de ces violences, leurs auteurs, ainsi que leurs « territoires ». Il permet de comprendre comment les récits s’établissent, par les qualifications proposées, sur des perspectives axiologiques et des catégories d’interprétation, établies au fil du temps et des événements, mais non interrogées comme telles.

5En 1996, par exemple, l’analyse de la médiatisation d’un événement en banlieue montrait déjà que « les quartiers périphériques apparaissent comme des lieux de concentration des problèmes de société tels que le chômage, la délinquance, l’insécurité, la mixité ethnique, l’échec scolaire » (de Lataulade, 1996). Les événements de novembre 2005 s’inscrivent bien dans ce processus répété d’assignation qui pèse sur les récits de presse, sur leurs désignations et sur leurs qualifications. Mais, les premiers jours, les journaux se concentrent sur un phénomène dont l’irruption surprend, à nouveau. À l’exception du Figaro, qui dénonce les hésitations entre prévention et répression « depuis 20 ans », et de la Tribune de Genève, qui évoque des jeunes issus de l’immigration « toujours pas arrivés à bon port depuis 30 ans », les journaux accumulent les précisions factuelles ; aucun ne rappelle, par exemple, les événements des Minguettes, puis de Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, ou du Mirail à Toulouse. L’histoire n’est donc pas convoquée explicitement, même si elle est présente dans la mémoire collective et partagée des journalistes et des lecteurs, permettant aux récits médiatiques d’user de qualifications – dont celle de « jeunes de banlieue » – qui n’ont pas, ou plus, besoin d’être explicitées.

Les « causes » des émeutes : violences sociales ou violences urbaines ?

6Le lendemain du drame initial, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, parle d’une « nuit d’émeutes, une de plus » et avance deux éléments qui seront infirmés par les témoignages, l’enquête judiciaire et celle de « la police des polices », l’Inspection générale des services (Davet, 2006). Pour le ministre, le contrôle de police, à l’origine du drame, faisait suite à une « tentative de cambriolage » et les jeunes gens « n’étaient pas poursuivis physiquement » par la police. Ces déclarations, à peine atténuées par celles du Premier ministre, Dominique de Villepin, sont ressenties comme une injustice supplémentaire.

7Les premiers jours, les journaux font tous état de la mort des deux adolescents et d’une rumeur autour de la poursuite policière initiale. Mais cette évocation partagée ne conduit pas aux mêmes explications de ce qui a pu déclencher les émeutes. Une ligne de fracture apparaît rapidement entre les journaux qui situent l’origine des émeutes dans la poursuite – et dans les dénégations officielles quant à la réalité de cette poursuite – et ceux qui ancrent leurs récits dans le constat – ou la dénonciation – d’une violence urbaine récurrente et suffisante pour expliquer la crise.

8Pour dénoncer la violence policière, l’Humanité cite un Conseiller régional communiste : « il n’y a rien d’acceptable dans les violences exercées par les jeunes, mais les violences qui leur sont exercées n’ont aucune excuse ». Le récit fait ensuite état du caractère infondé de la rumeur, mais il donne aussi la parole à un jeune homme, dont les propos résument la position du journal : « il n’y a pas de logement, pas de travail, pas de budget pour la mairie de Clichy, on nous met dans des caves, et ça, il faut le dire à Monsieur Sarkozy. Nous voulons être reconnus, intégrés ». L’article, paru dans la rubrique « Société », permet au quotidien d’identifier, comme cause de l’événement, une situation sociale et politique dégradée face à laquelle, selon le titre, la réaction des jeunes gens mérite d’être soulignée : « La marche qui fait reculer la violence » (l’Humanité, 31 octobre 2005).

9Le quotidien Libération établit aussi un lien direct entre la poursuite policière, la mort des deux adolescents et les violences. Paru dans la rubrique « Société », le premier article s’ouvre sur un titre et un sous-titre explicites : « Violences à Clichy-sous-Bois après la mort de deux jeunes » ; « Ziad et Banou [sic] se sont électrocutés après avoir fui une interpellation policière ». Le surlendemain, le quotidien évoque la « rumeur », mais dénonce la succession de déclarations du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur qui semble avoir « envenimé la situation ». L’éditorial débute ainsi : « Parler sans savoir, ça fait partie du mécanisme même de la rumeur mais c’est en principe exclu de l’exercice gouvernemental. Malheureusement, si la machine à rumeurs a fonctionné pour enflammer les esprits des jeunes habitants de Clichy-sous-Bois, Sarkozy, mais aussi Villepin se sont empressés de répercuter des accusations infondées ». La violence trouve donc son origine, selon le quotidien, dans les deux rumeurs, mais la seconde, alimentée par des déclarations officielles, relève de la faute politique. Libération titre donc en une : « Comment Clichy s’est embrasé. Retour sur la mort de Bouna et Zyed, jeudi, et sur une colère attisée par les déclarations erronées du gouvernement » (Libération, 29-30 et 31 octobre 2005).

10L’Humanité et Libération ancrent leur récit des violences dans la mise en cause de ce qui paraît être une violence policière initiale et dans la dénonciation des impasses sociales – et politiques – dans lesquelles sont enfermés les jeunes habitants des communes de banlieue. Leurs discours opposent donc, dans l’examen des causes des émeutes, deux violences, l’une sociopolitique et sécuritaire, l’autre juvénile. Pour les deux quotidiens, les affrontements relèvent ainsi d’une confrontation problématique puisqu’elle réduit le processus démocratique à un rapport de forces ; leurs discours pointent ainsi le caractère a minima contre-productif d’un acte relevant de la geste sécuritaire.

11Le lien entre les deux violences est également établi, de façon plus nuancée, par la Tribune de Genève et Le Parisien. Les deux journaux font état de la rumeur qui circule et gagne les esprits, mais ils précisent que le drame intervient dans une commune où la violence urbaine préexistait. Dans sa rubrique « Enjeux », la Tribune de Genève indique qu’après « un drame, la rumeur a fait exploser un territoire certes fragile, mais sans gros problème d’insécurité ». L’article explique également que « la rumeur n’attendra pas les résultats de l’enquête de l’Inspection générale des services » et donne la parole à un jeune homme doutant des versions officielles : « Vous croyez vraiment qu’ils ont escaladé le mur de la centrale électrique et franchi des barbelés pour rigoler entre copains ? Ils étaient traqués. Les keufs, je les connais assez. » L’éditorial précise par ailleurs que « les policiers et leurs autorités dans un premier temps [ont] nié toute responsabilité ». L’article conclut sur « une délinquance endémique qui, à la moindre étincelle, menace de se transformer en affrontement généralisé » (Tribune de Genève, 1er novembre 2005). La cause des émeutes se situe dans le décès des deux adolescents et dans la gestion politique du drame. Le discours caractérise une faute sécuritaire et une faute politique, mais ces fautes ne sont pas les seuls facteurs déclencheurs des violences ; celles-ci surgissent de façon récurrente et constituent une trame de fond susceptible d’élargir le registre causal de l’événement.

12Dans ses pages régionales et départementales, Le Parisien, le quotidien francilien, explique aussi les émeutes par ces deux motifs. Le journal titre sur « Clichy [qui est] toujours sous tension après la mort de deux jeunes » et l’article précise que « de nouvelles violences ont éclaté […] après la mort jeudi de Bouna (15 ans) et Zied (17 ans) ». De façon évidente, pour le quotidien, « le drame a fait surgir la colère, l’angoisse, l’incompréhension ». Le lien établi entre la mort des deux jeunes gens et les émeutes semble incontestable. Pourtant, dans le même article, Le Parisien précise qu’« aucun démenti officiel n’aura réussi à tordre le cou à la rumeur ». Le lendemain, le quotidien explique, en citant les propos de jeunes Clichois, que « la rumeur selon laquelle une course-poursuite serait à l’origine du drame persiste dans le quartier » et que cette rumeur « suffit, aux yeux de certains, à justifier les débordements de ces deux nuits ». Pour le journal, le lien établi entre les deux événements est donc fondé sur une erreur dans l’interprétation du drame initial ; et cette erreur interprétative est d’autant plus dommageable qu’elle permet à certains jeunes gens de légitimer leur violence. Tout en reconnaissant la relation entre le contrôle policier, la mort des deux jeunes gens et les émeutes, le quotidien régional privilégie une interprétation plus large ; celle d’un « profond malaise dans les quartiers difficiles qui se propage désormais dans les zones semi-urbaines » (Aujourd’hui en France – Le Parisien, 29, 30 et 31 octobre 2005) ; celle d’une violence diffuse qui se développe. La Tribune de Genève et Le Parisien pointent donc l’existence d’un facteur déclencheur ponctuel ; les rumeurs entourant les conditions de la mort des deux adolescents et la responsabilité éventuelle de la police. Mais ils mettent l’accent sur une situation de violence urbaine constante, soulignant un problème sociopolitique plus large au regard duquel les jeunes gens violents ne sont pas seulement les victimes d’une violence sociale et sécuritaire. Leurs discours identifient donc une situation de sécurité quotidienne chancelante, cause plus large de l’événement.

13L’identification des « causes » des émeutes est un peu différente dans les trois autres journaux du corpus car, s’ils font état des versions contradictoires de la mort des deux adolescents, ces journaux mettent surtout en avant le caractère « sensible » de ces communes où les violences urbaines – et juvéniles – sont fréquentes.

14En une page rubriquée « Violences », Le Monde relie le drame initial et les violences par un titre, « Nuit d’émeute à Clichy-sous-Bois après la mort de deux adolescents », et un sous-titre, « deux garçons de 14 et 16 ans [se sont] électrocutés dans un transformateur edf où ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police ». L’article mentionne ensuite les diverses versions relatives au contrôle policier et à la poursuite. Pour le quotidien du soir, si les « affrontements » sont bien consécutifs à la mort des jeunes gens, il n’est cependant pas possible de comprendre le contrôle policier comme une violence sécuritaire qui aurait directement engendré les violences des jeunes gens. Il y a disjonction entre les deux types de violences, étatique et juvénile, et ce dernier est à comprendre dans un cadre explicatif plus large, celui des « violences urbaines » qui, comme l’indique un second article, constituent un « phénomène difficile à quantifier » (Le Monde, 29 octobre 2005). Dans cette perspective explicative, Le Monde qualifie ensuite les auteurs des violences survenues depuis deux nuits.

15Le quotidien la Croix précise, en deux courts paragraphes, que les affrontements ont commencé « à la suite de la mort, par électrocution, de deux adolescents » et ajoute que « la préfecture et le parquet de Bobigny ont démenti certaines rumeurs selon lesquelles les deux adolescents auraient escaladé le mur d’enceinte du transformateur edf pour échapper à une course-poursuite avec la police ». Aucune mention n’est faite des déclarations ministérielles diverses – et contestées – et le quotidien ne se prononce pas quant à l’effet éventuel des variations officielles sur les jeunes habitants de Clichy. Il faut noter que les deux paragraphes consacrés à l’origine des émeutes trouvent leur place, au sein d’un ensemble de quatre pages, dans un article titré : « Les violences touchent de multiples périphéries urbaines » (la Croix, 31 octobre 2005). Comme Le Monde, mais plus explicitement, la Croix fonde son récit sur une interprétation qui fait des violences urbaines récurrentes la cause de l’événement.

16Dans le sous-titre du premier article traitant des émeutes, Le Figaro évoque un lien éventuel entre la mort des deux adolescents et les violences : « À l’origine de graves violences, les circonstances de la mort de deux jeunes sont étudiées par la police ». L’énoncé introduit cependant deux éléments notables. La gravité des violences est soulignée d’emblée, tandis que les circonstances de l’accident sont décrites comme prises en charge par les autorités. L’article indique ensuite, en plusieurs paragraphes disjoints, que le parquet a ouvert une enquête et que le ministre de l’Intérieur a réfuté l’accusation de poursuite. « Aucun lien n’a pour l’heure été établi entre ce contrôle policier et la mort des jeunes » précise le quotidien, citant la préfecture. Le récit met donc l’accent sur le fait que les circonstances, fussent-elles troubles, ne sont pas ignorées ; il peut ensuite pointer, mais en creux, le caractère illégitime des « graves » violences survenues et réaffirmer la nécessité et la légitimité de l’action sécuritaire (Le Figaro, 29-30 octobre 2005).

17Ces trois derniers quotidiens insistent sur les problèmes généraux de violences, qui touchent des communes de banlieue et qui symbolisent une remise en cause marquée du contrat social et politique ; contrat au terme duquel l’État est le seul détenteur du « monopole légitime de la violence » (Weber, 1959). À cet égard, la cause ne suffit pas à expliquer l’événement, lequel doit être aussi compris comme constituant un phénomène de transgression majeure – et récurrente – de l’ordre social et politique.

Les auteurs des violences : des « jeunes » et leurs territoires

18La qualification des jeunes émeutiers s’ancre, les premiers jours, dans les axiologies interprétatives proposées par les journaux dans leur identification des causes. Mais des éléments discursifs apparaissent, qui infléchissent ces axiologies, tandis que les lieux des émeutes sont dotés de désignations diverses.

19La désignation principale employée par l’Humanité pour nommer les auteurs des violences est l’adjectif substantivé « jeunes », qui constitue une catégorie floue mais qui est précisé, dans l’article, par deux expressions plus longues. Les « jeunes révoltés » réagissent à la mort de leurs camarades et les « jeunes issus de l’immigration » se « sentent exclus » et « enfermés dans des ghettos ». La désignation du quartier où vivaient les jeunes gens – un « ghetto » – qualifie la violence sociopolitique qui leur est faite – celle de l’enfermement – et le discours réduit le flou du terme « jeunes » en précisant les raisons qui peuvent pousser les jeunes gens à faire usage de la violence. La qualification initiale des jeunes auteurs des violences par l’Humanité fait donc d’eux des victimes de la violence, à la fois policière et sociopolitique, qui est parallèlement identifiée comme étant à l’origine des émeutes.

20La désignation par l’âge se retrouve dans Libération, qui emploie presque exclusivement le terme « jeunes ». Là encore, le flou de la catégorie est précisé, mais de façon plus diverse que dans le quotidien communiste. Libération mentionne à la fois les actes commis par les jeunes gens qui « caillassent les camions de pompiers », les causes de ce qui « les enrage » – le fait qu’ils « sont jugés à l’avance » – et leur ancrage territorial, les « jeunes habitants de Clichy » ou les « Clichois ». À cet égard, l’éditorial titré « Ghettos » renvoie à la même situation de violence sociopolitique, subie par les jeunes habitants, que celle dénoncée par l’Humanité. Le quotidien qualifie les jeunes gens comme les victimes d’un jugement social préétabli et stigmatisant, et l’affirmation de ce statut de victimes permet au journal de ne pas juger les jeunes gens seulement à partir de leurs violences.

21Les deux quotidiens précisent donc le « personnage » des jeunes auteurs des violences, faisant également d’eux des victimes d’un enfermement dans une condition sociale et politique inacceptable ; c’est ce que condense et dénonce le terme « ghetto ». Ce faisant, les discours identifient la relégation des communes où vivent ces jeunes gens mais, en la dénonçant, ils en renforcent également la pesanteur symbolique.

22Pour les journaux qui ancrent leur récit dans la récurrence des violences urbaines, les jeunes auteurs de violences sont qualifiés plus directement à partir de ce qui relève de la déviance. La Tribune de Genève les désigne par le terme « jeunes », rejoignant ainsi la catégorisation floue constatée dans les autres quotidiens ; mais ce flou est réduit par les citations des habitants qui parlent, eux, de « délinquance ». « Maria » affirme ainsi qu’il y avait « seulement de la petite délinquance » ; tandis qu’un « Français d’origine marocaine […] déplore (le fait) que les jeunes se croient tout permis ». Le même habitant ajoute qu’il « suffirait d’une petite présence policière pour dissuader les voyous ». Pour le quotidien suisse, qui cite également les propos de jeunes habitants dénonçant le racisme ambiant, les jeunes gens, s’ils ne sont pas tous délinquants, vivent dans un espace « fragile », où la délinquance est « endémique ». Les propos des habitants interrogés dessinent bien le portrait d’une jeunesse dont les actes participent de cette délinquance, et il n’est donc pas surprenant que le discours utilise le terme « émeutiers » pour qualifier les jeunes gens à partir de leurs actes. Par ailleurs, même si Clichy ne fait pas partie des communes les plus « touchées », les violences urbaines participent de la qualification d’un territoire spécifique, comme l’indique le titre de la une : « Clichy-sous-Bois se transforme en Bronx. » Soulignons, en passant, cette référence à un quartier new-yorkais dont les représentations communes font l’archétype d’un territoire urbain violent. L’article est ensuite plus nuancé, mais l’accroche de la titraille construit, de façon très spectaculaire, l’événement comme l’histoire de ces territoires spécifiques – et spécifiés – que sont des « banlieues ». Celles-ci renouent, par là même, avec leur origine étymologique ; les lieux du ban, stigmatisés et périphériques.

23La qualification des auteurs des violences par Le Monde repose, comme dans tous les autres journaux, sur le terme « jeunes », mais ce terme est complété par les expressions « groupes de jeunes gens », « bandes de jeunes gens » ou « émeutiers ». Les jeunes gens agissent en « incendiant », en « caillassant » et en « vandalisant ». Les « jeunes » sont donc qualifiés par des termes qui identifient leur déviance et rejettent le caractère collectif de la violence. La mention des « bandes » indique en effet une forme d’organisation dans l’exercice de la violence. Or la dénonciation de ce type de violence appelle, en creux, la répression ; la société et l’État ne pouvant tolérer la formation de groupes violents organisés. Il faut noter, cependant, que le quotidien cite deux adultes qui nuancent cette qualification. Un enseignant du collège de Clichy indique que le « quartier n’est pas dangereux [mais] se distingue seulement par un taux de chômage plus élevé qu’ailleurs », tandis qu’un imam précise – et ses propos sont repris en intertitre – que « tout est parti d’un contrôle de police, [que] les arrestations sont souvent musclées et [que] les jeunes se sont sentis humiliés ». Les émeutes racontées par Le Monde peuvent donc être expliquées par le heurt entre violence sociale et violence sécuritaire. Elles n’en sont pas pour autant justifiées et le récit les ramène à l’existence d’une déviance urbaine plus générale. L’évocation d’une « carte des “banlieues à risques” », produite par la Direction générale de la gendarmerie nationale, et la désignation, sans guillemets, des « quartiers sensibles » semblent par ailleurs authentifier, comme dans la Tribune de Genève, la spatialisation spécifique des violences survenues.

24Le Parisien utilise les termes « jeunes » ou « adolescents » pour désigner les jeunes gens, mais il y ajoute les termes « assaillants », « émeutiers », « jeunes du quartier du Chêne-Pointu » ou « jeunes des cités ». La catégorie « jeunes » est donc centrale, mais le terme est précisé par la mention de l’appartenance territoriale ou par celle de la violence des comportements. Cette mention, ajoutée aux descriptions des « scènes de guérilla urbaine », des « explosions », des « affrontements » et des jeunes qui « montent à l’assaut », construit le personnage de jeunes gens dont les actes de violence sont l’agir principal. Dès lors, c’est bien l’écart à la norme des actes acceptables en démocratie qui constitue le cœur de la qualification, même si le quotidien régional donne aussi la parole à ces jeunes gens. Ceux-ci sont qualifiés comme déviants parce qu’ils agissent selon des logiques de conflit qui mettent à mal l’ordre social. L’écart à la norme coïncide, dans le discours du Parisien, avec un écart à la centralité urbaine, qui permet de désigner les jeunes gens comme « jeunes des quartiers » ou « jeunes des cités » vivant dans les « quartiers difficiles ». La qualification de leur territoire de vie charge le portrait des jeunes gens, même s’il faut préciser que Le Parisien use finalement assez peu, étant donné son statut de quotidien régional, de qualifications négatives des territoires pour leur préférer la désignation des communes et des quartiers par leurs noms propres.

25Ce qui peut être interprété comme l’« asocialité » des jeunes gens violents constitue également l’axe fondateur du récit de la Croix. Ouvrant une de ses premières éditions consacrées aux émeutes par un éditorial titré « Défiance réciproque », le quotidien propose un discours qui renvoie aux images « d’émeutes, de voitures brûlées, de casseurs encagoulés, [et] de policiers en état de guerre » mais qui veut éviter, tout à la fois, de « minimiser les faits », en créant « l’amalgame entre toutes les cités et tous les jeunes de ces quartiers », et de « grossir démesurément les événements », en déduisant que « la violence s’est emparée de toutes les banlieues, devenues zones de non-droit ». L’éditorial ajoute que les violences témoignent d’une « impossibilité à juguler certains éléments ultraviolents qui font leur affaire de l’insécurité » et il fait état de son inquiétude relative à la méfiance qui règne non seulement entre « la minorité délinquante » et les autorités, mais aussi, et surtout, entre « les habitants des cités et les autorités ». En pages intérieures, dans une rubrique « Les violences urbaines », le quotidien interroge de nombreux habitants et responsables associatifs qui dénoncent « l’insécurité quotidienne », les « bagarres », « les bandes », « les violences sexuelles imposées aux filles », « les caïds du quartier » et les « délinquants de plus en plus jeunes ». Dans ce long article consacré aux habitants des communes touchées par les violences, la Croix dresse un état des lieux dont la gravité n’est pas atténuée par l’apparente neutralité du terme « jeune » employé, ensuite, dans un récit plus rapide des violences en cours. Ce récit, qui oppose « jeunes » et policiers, est celui de « violences urbaines » dont le théâtre est celui des « quartiers difficiles », des « banlieues sensibles », des « cités » et des « cités sensibles ».

26Focalisant son discours sur « la vie gâchée des habitants des cités », le quotidien propose une qualification négative des jeunes gens et des communes touchées par les violences. Les actes de violence, quotidiens, font des victimes et constituent une transgression majeure de l’ordre sociopolitique ; les « jeunes » – dont le quotidien a cependant rappelé qu’ils n’étaient pas tous délinquants – incarnent un personnage menaçant, dont les actes n’ont plus de lien avec la mort des deux adolescents. Le discours de la Croix refuse aux auteurs des violences une quelconque légitimité, tandis que leur appartenance territoriale fait l’objet d’une qualification qui renforce leur altérité menaçante. Il faut souligner, cependant, le paradoxe du jugement du quotidien, qui vise la dénonciation des conditions de vie des habitants des « quartiers sensibles », devenus « citoyens de seconde zone » et ayant « perdu confiance dans les autorités policières et politiques », mais qui insiste, ce faisant, sur la relégation desdits « quartiers ». La césure symbolique entre les habitants et les jeunes gens recoupe celle tracée entre la norme et la déviance ou entre la compréhension et le rejet. Ainsi, cette césure symbolique relègue doublement les jeunes gens ; leurs lieux de vie sont relégués en marge d’un espace socio-politique pacifié et les jeunes gens ajoutent à cette exclusion celle liée à leur violence.

27Cette césure est également proposée par Le Figaro qui qualifie négativement et sans détours les jeunes gens, en dénonçant le caractère injustifiable de leurs actes violents. Ayant rappelé le fait que le décès des deux adolescents faisait l’objet d’une véritable prise en charge policière et judiciaire, le quotidien décrit, en citant des propos d’habitants, de « violentes émeutes », des « jeunes “pleins de haine” [qui] ont dévalé les rues en cassant sur leur passage » et une nuit « d’anarchie ». Dans un second article, Le Figaro revient sur une « justice [qui] reste inopérante » face aux violences urbaines. La description des jeunes auteurs de violences – très nettement dénonciatrice – est légitimée par la citation des propos de magistrats. « Les violences urbaines ont souvent lieu la nuit, opérées par des bandes encagoulées » indique un représentant du parquet de Bobigny, tandis que d’autres magistrats expliquent que « des mineurs de plus de 16 ans sont régulièrement placés en détention provisoire ». La succession des deux articles, dans la même page, dessine donc le portrait de jeunes gens qui transgressent la loi. De même, les « jeunes » dont parle Le Figaro, reprenant la catégorie floue des autres journaux, sont souvent « mineurs » et cela constitue un axe de jugement – et d’inquiétude – fondamental du discours. Dans la même perspective, l’édition du lendemain revient sur les « violences urbaines » qui ont pris pour cibles l’école et la maison des associations, « vandalisées ». Mais elle propose également, dans un article qui jouxte celui qui est consacré à Clichy, le récit d’une agression survenue à Épinay-sur-Seine. Au cours de cette agression, trois jeunes adultes ont tué un homme qui s’était arrêté, avec sa famille, pour photographier du mobilier urbain. Cet article est l’occasion de faire la description des deux « délinquants récidivistes » interpellés, « connus des services de police pour de multiples vols, recels […] et autres déclenchements d’incendie ». Le quotidien précise également que « les deux jeunes » ont été arrêtés après avoir été identifiés grâce aux images d’une caméra de vidéo-surveillance. Même si les deux événements – les émeutes de Clichy et l’agression d’Épinay – n’ont rien en commun, ils sont traités dans la même page, occupent la même surface et usent exactement des mêmes polices de caractère. La juxtaposition permet ainsi de regrouper les deux types de violences sous un seul et même angle ; celui de la délinquance des « jeunes », même si l’agression survenue à Épinay est le fait d’adultes qui ont tué. Cet angle interprétatif fait des jeunes gens de Clichy des figures proches de ceux qui ont tué à Épinay.

28Le Figaro (31 octobre 2005) titre son éditorial : « L’éducation ou la sauvagerie », affirmant que « les habitants de Clichy-sous-Bois ont vécu ces jours-ci à l’heure de la guérilla urbaine » et que « les déchaînements constatés ici et là en France portent davantage l’empreinte de la barbarie et de la sauvagerie gratuite que celle de la vengeance et du désespoir ». Les jeunes auteurs des violences sont des « sauvages [1][1]« Sauvageon » a été réhabilité en mars 1998 par un ministre de… » ou des « barbares » ; ils sont relégués, par le discours, en marge de l’ensemble sociopolitique. Pour Le Figaro, l’éducation et la répression, que l’éditorial justifie en rappelant le « fond » de vérité des propos du ministre de l’Intérieur sur la « racaille [2][2]Le ministre a repris le terme d’une habitante, qui… » et sur le « nettoyage au Kärcher », constituent les seules alternatives. Il faut remarquer, par ailleurs, que le quotidien qualifie l’espace des affrontements en décrivant des « quartiers sensibles » et une « banlieue sensible ». Mais cette qualification demeure peu marquée. L’essentiel du discours instruit le procès de jeunes gens qualifiés de délinquants « par nature ».

Des récits et des normes

29Les trois premiers jours de discours consacrés aux émeutes permettent de dégager les éléments de jugement qui fondent les récits médiatiques ; ces éléments sont d’autant plus cruciaux qu’ils structurent des récits factuels et se donnent comme des cadres normatifs structurants, mais implicites et indiscutés. Nous n’avons cité, en effet, que quatre éditoriaux, de Libération, la Tribune de Genève, la Croix et Le Figaro, et nous avons mentionné les éléments discursifs qui étaient issus de ces discours spécifiques et engagés. L’essentiel des éléments analysés est extrait des récits factuels qui, à la différence des éditoriaux, n’ont pas pour vocation explicite d’être des espaces d’engagement éditorial. La narration permet l’affirmation de normes que trois éléments, au moins, manifestent.

30Un premier élément renvoie à la compréhension plus ou moins manifestée à l’égard des actes de violence commis par les jeunes gens. Cette compréhension est très présente dans l’Humanité et Libération ; elle est beaucoup plus restrictive dans la Tribune de Genève. Elle tend à s’effacer dans Le Monde et Le Parisien, et se transforme en rejet dans la Croix et Le Figaro. Ces différences peuvent être interprétées à partir de deux conceptions de l’ensemble sociopolitique. La première repose sur une nécessité de fonder cet ensemble sur la participation active des individus à leur histoire commune. Cette participation ne peut être acquise par la seule contrainte. La répression de la violence doit s’articuler avec la compréhension de son origine (Spinoza, 1965) ; le progrès démocratique repose sur cette meilleure compréhension. La seconde conception fait de la sécurité commune le fondement de l’État et de la société (Hobbes, 1971). La violence est ce contre quoi le processus politique se fonde ; elle doit être rejetée et réprimée.

31En novembre 2005, les journaux présentent toute la palette des positions possibles. L’Humanité et Libération ancrent leur discours dans une compréhension maximale, tandis que la Croix et Le Figaro proposent des discours qui rejettent sans ambages les violences et leurs auteurs. Leurs représentations insistent en effet sur la menace que constituent les jeunes violents et proposent, en creux, une conception fortement répressive de la société. Cette conception, comme celle plus compréhensive de l’Humanité et Libération, constitue la trame non dite des récits factuels. Entre compréhension et répression s’affirme une norme sociale et politique majeure, celle de la sécurité. La majorité des journaux dénoncent la transgression de cette norme, marquant ainsi l’intolérance première de la société à l’exercice des violences individuelles.

32Liée à ces différentes positions éditoriales, à ces différentes conceptions sociopolitiques, les représentations des jeunes gens constituent le second élément qu’il convient de remarquer. Dans certains quotidiens – la Croix, Le Figaro ou Le Monde –, des termes apparaissent qui établissent l’« altérité menaçante » des individus violents. Leur désignation par le terme générique « jeunes » se double de précisions contextuelles qui tracent le portrait de jeunes gens dont la délinquance ne peut que les reléguer hors du social. Cette délinquance des individus – dont nous pouvons rapidement noter qu’elle est renforcée par les photographies nombreuses et impressionnantes des dégâts – permet aux journaux d’insister, en creux, sur l’exercice nécessaire du contrôle social et sécuritaire ; la répétition des actes violents rendant « acceptable l’ensemble des contrôles judiciaires et policiers qui quadrillent la société » (Foucault, 1975). Nettement opposés à cette conception répressive, l’Humanité et Libération font des jeunes gens les premières victimes de la violence et relativisent leur statut d’auteurs de la violence.

33Entre ces deux pôles, Le Parisien et la Tribune de Genève oscillent, portés par des logiques un peu différentes ; celle de la proximité, pour le quotidien régional et celle du regard extérieur, plus distant des enjeux de politique intérieure, pour le quotidien suisse. Cette oscillation entre les différentes conceptions n’est pas explicitée non plus. Le quotidien suisse est cependant très loin de la thématique de la « guerre civile » proposée par d’autres médias étrangers.

34Comme nous avons pu le vérifier dans d’autres travaux sur la violence des jeunes, leur représentation comme figure de l’altérité menaçante et celle « de leur inadaptation fondamentale à la vie en société constituent […] la réalité tout entière des événements ; et cette réalité est suffisamment signifiante pour occulter, provisoirement ou plus durablement, tout autre cadre d’interprétation. De fait, la construction de cet univers de référence (la sauvagerie des jeunes) s’impose ici comme une évidence » (Garcin-Marrou, 2003). Entre tolérance et intolérance, prévention et répression, les journaux penchent, de façon dominante, vers le second terme des alternatives.

35Un dernier élément notable des discours tient à la qualification des lieux et pèse sur celle des jeunes gens. Tous les journaux évoquent la spatialisation spécifique des violences dans des « ghettos », des banlieues « sensibles » ou « difficiles ». Cette qualification, qui vise, dans l’Humanité, Libération ou la Croix, à dénoncer les conditions de vie des habitants, indique la difficulté des médias à parler des violences s’exerçant dans des quartiers désignés comme des espaces publics distincts. Même si cette conséquence symbolique est explicitement refusée, les récits produisent une représentation qui instaure une double relégation : du centre vers la banlieue et des jeunes hors de l’ensemble sociopolitique. C’est peut-être là le trait le plus marquant des discours, car il superpose une frontière territoriale à une frontière sociale. Ces frontières coïncident par ailleurs avec une relégation symbolique, que les discours de Libération et l’Humanité dénoncent de façon centrale.

36Les éditions suivantes, que nous ne pouvons pas présenter ici, confirment cette relégation symbolique, mais insistent sur l’attention due aux habitants victimes des violences. Là encore, le même clivage est repérable entre des journaux comme Libération, l’Humanité et, de façon moins marquée, Le Monde et la Tribune de Genève, qui fondent leurs récits sur une conception compréhensive, soulignent et soutiennent la prise en charge de la situation par les habitants eux-mêmes, et ceux, comme la Croix, Le Parisien et Le Figaro, qui, ancrés dans une conception répressive, dénoncent la « terreur » de ces habitants et affirment la nécessité primordiale de leur rendre la sécurité.

37La qualification des territoires de la violence, qu’elle relève de la compréhension ou de la relégation, s’ancre dans la distinction d’espaces publics « spécifiques ». Les journaux ne définissent pas explicitement ces espaces publics comme distincts mais en les qualifiant spécifiquement, ils les instaurent comme tels. La stigmatisation n’est donc pas argumentée ; elle résulte de l’imposition d’une catégorie qui n’est fondée sur rien d’autre que sur le discours qui désigne ces espaces publics comme spécifiques. Ainsi, entre compréhension et relégation, se mettent en place des récits qui donnent forme aux représentations que la société et le politique peuvent se faire des événements. La majorité des journaux propose une qualification des jeunes gens fondée sur le rejet de leur violence. Cette figure de l’altérité, liée à leur exclusion sociale et spatiale, rend problématique l’appartenance symbolique des jeunes à l’ensemble social, notamment lorsque leur déviance est naturalisée. Face à cette altérité, les lecteurs sont constitués comme le référent au nom duquel les journaux s’expriment et demandent à l’instance politique d’agir. Certains discours en appellent à une reconnaissance des violences dont sont victimes les jeunes, mais ces discours sont minoritaires au regard d’une tonalité d’ensemble nettement plus sécuritaire. Le discours dominant peut être socialement et politiquement interrogé, car si les positions éditoriales ne sont pas contestables en tant que telles, elles se livrent « en creux », dans l’organisation des récits factuels, rendant leur légitimité presque impossible à discuter. En novembre 2005 et, comme cela a été le cas depuis 30 ans, à chaque explosion de violence juvénile, les normes sociopolitiques – l’ordre et la sécurité comme cœur du processus démocratique – sont réaffirmées, les jeunes gens sont symboliquement relégués et les banlieues à nouveau assignées à leur périphérie sociale et politique, même si cela est dénoncé.

Notes

  • [1]
    « Sauvageon » a été réhabilité en mars 1998 par un ministre de l’Intérieur de la gauche,
    J.-P. Chevènement.
  • [2]
    Le ministre a repris le terme d’une habitante, qui l’interpellait sur la « racaille ».
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/06/2007
https://doi.org/10.3917/esp.128.0023

mercredi 28 juin 2023

VOYEZ CETTE ANALYSE EN POINT DE VUE EST INTERESSANTE MÊME SI ELLE N'EST PAS MIENNE PARCE QU'ELLE TOUCHE ENCORE LA SITUATION AUJOURD'HUI DANS LE PAYS REEL

 

Rien n’a changé, c’est pire encore…

L’explosion à venir ? Dix ans après la révolte des banlieues

Des charognards. C’est sur la mémoire de Zyed et Bouna que Hollande et Valls tentent de se refaire une santé. Alors que Sarkozy ne pourra plus jamais se rendre sur la « dalle d’Argenteuil », Hollande fait, lui, le déplacement dans le 93.Il essuie des sifflets à La Courneuve, certes, mais le chahut n’est pas assez fort pour démonter l’opération de com’ : le gouvernement socialiste est « moins pire » que celui d’avant. Hollande en a même profité pour dénoncer (bien tardivement) cet état d’urgence proclamé par Dominique de Villepin en 2005, Sarkozy étant alors ministre de l’Intérieur. En se gardant bien de signaler qu’à l’époque le PS n’avait rien trouvé à redire contre ce même état d’urgence. Valls, lui, s’est rendu aux Mureaux, dans le 78, avec dix-sept de ses ministres, de façon à faire le point sur ses promesses de mars 2011, lorsqu’il avait dénoncé l’apartheid social et ethnique dont sont victimes les quartiers. Mais en réalité, depuis 2005, rien n’a changé, si ce n’est en pire. L’explosion, elle, reste à venir. Celle de 2005, ce grand embrasement qui a secoué l’Hexagone pendant plusieurs semaines, n’était qu’un avant-goût dont nous décrivons, dans un article publié il y a dix ans, les grandes lignes.

Les banlieues ont encore une fois implosé, mais cette fois-ci c’est pour de bon [1] . L’implosion a été généralisée et s’est étendue à tout l’Hexagone. Elle a été d’une violence sans pareil par rapport aux autres types d’émeutes qui ont émaillé, au cours des deux dernières décennies, l’histoire des quartiers populaires et ouvriers périphériques des grandes villes. La violence de la révolte des jeunes de ces quartiers est plus que légitime, cela va de soi. Elle est l’expression logique de la situation sociale de relégation systématique de ces populations ouvrières et au chômage, sans autre avenir et horizon que celui du contrôle d’identité au faciès et de la discrimination à l’embauche, lorsque entretien il y a. Cette révolte est aussi à l’image de cette situation : radicale et désespérée, ce qui n’en fait pas moins un mouvement aux implications très politiques.

Les causes des violences de ces dernières semaines, au-delà de la mort violente de Zyed Benna et Bouna Traoré fuyant un contrôle policier qui promettait d’être musclé, et du gazage de la mosquée de Clichy-sous-Bois, sont connues et partagées par la plupart des sociologues, spécialistes des politiques de la ville et autres politologues organiques de la bourgeoisie, des partis politiques de gauche comme de droite et des directions syndicales : chômage [2], précarité des emplois, bas salaires, dégradation constante des conditions de vie, exiguïté et insalubrité des logements… L’extrême droite, la droite et même parfois la gauche rajoutent à cette liste de causes structurelles le problème de l’immigration et de l’intégration, comme le font les parlementaires et ministres se succédant à la tribune du Palais Bourbon depuis plusieurs semaines pour appeler au rétablissement de l’ordre républicain. Certains sur un registre ouvertement pétainiste, d’autres sur un ton plus politiquement correct, mais pas moins raciste et réactionnaire.

Immigration et intégration ?

Parlons plutôt du racisme systématique dont sont l’objet ces populations, dans leur grande majorité originaires depuis une ou plusieurs générations des anciennes ou actuelles colonies de l’impérialisme français. La République y mène depuis toujours une politique génocidaire en règle, tant du point de vue humain, économique que culturel. Parlons de ce racisme que secrète tous les pores de l’Etat et ses rouages, à commencer par ses forces de répression mais également toutes les autres institutions dépendant de l’Etat. Il s’exprime à différents niveaux au sein de ces institutions, le lien avec le passé colonial et le présent raciste et chauvin étant plus ou moins occulte ou manifeste.

Intégration disent ces messieurs ? Mais à quoi doivent s’intégrer ces jeunes lycéens, étudiants, chômeurs ou précaires dans la mesure où ils sont pour la plupart Français, même s’ils sont traités comme des Français de cinquième zone ? Pour les autres, ceux qui galèrent de carte de séjour en queue interminables à l’aube devant les préfectures pour être insultés aux guichets, ceux qui sont en France de manière soi-disant irrégulière, ce ne sont que les enfants ou plutôt les orphelins de la mise en coupe réglée par l’impérialisme français et ses multinationales de son pré-carré semi-colonial et dont la seule perspective pour les moins chanceux reste les clôtures barbelées de Ceuta et Melilla ou pour ceux et celles qui les ont franchies les chambres d’hôtel meublé, les logements délabrés des marchands de sommeil, les contrats au noir et la peur constante des rafles policières.

La lutte héroïque des marins de la SNCM puis des traminots de la RTM tout comme l’implosion des banlieues mettent en crise le bien mal nommé « modèle social français ». Cependant, les organisations ouvrières et de salariés, à commencer par les grandes centrales syndicales, le PC ainsi que l’extrême gauche, loin de tirer profit de cette situation pour la transformer en point de départ de la nécessaire riposte ouvrière et populaire dont nous avons tant besoin ont laissé un boulevard au virage bonapartiste du gouvernement après plus de trois semaines d’émeutes des banlieues et d’inaction de leur part. En laissant seuls les marins de la SNCM, isolés les traminots marseillais, et en restant à l’extérieur du tête à tête entre les matraques, les grenades lacrymogènes et les lois d’exceptions et les populations et les jeunes de banlieue, ces organisations, notamment les plus importantes, compromettent ainsi très sérieusement les chances d’une contre-offensive sociale contre toutes les attaques que le gouvernement Villepin a démultiplié depuis le 29 mai.

En considérant, sous couvert d’un discours plus ou moins ouvertement raciste et néocolonial, ou à l’inverse paternaliste et ouvrièriste, les événements de novembre 2005 comme un trop plein de violence stérile, les analystes de gauche comme de droite ne poursuivaient qu’un seul but, nier leur caractère éminemment politique – au-delà du niveau de conscience réel des jeunes émeutiers et des méthodes par eux employées. Ce faisant, la gauche mais aussi une partie de l’extrême gauche se dédouanaient à bon compte de toute politique active de solidarité avec les banlieues dès le début. Ils refusaient également de voir en creux dans la réponse politique du gouvernement la riposte qui aurait dû être celle du mouvement ouvrier dans son ensemble. L’occupation militaire des quartiers par les flics et les gendarmes – c’est-à-dire l’armée – puis le décret de l’état d’urgence n’étaient que la réponse militaire « de basse intensité » inscrite dans la logique politique du gouvernement Villepin : criminalisation du mouvement social face aux réactions légitimes générées par la politique anti-ouvrière et anti-populaire de Chirac/Villepin/Sarkozy et tous leurs prédécesseurs.

Nous répondrons cependant d’entrée de jeu à une objection que l’extrême gauche ne manquera pas de faire. Insister comme nous le ferons dans l’analyse des causes et des racines du mouvement de novembre sur les discriminations structurelles qui visent les travailleurs et les jeunes d’origine – parfois lointaine – étrangère, insister sur le racisme ordinaire et institutionnel qui frappe ces mêmes populations, ce n’est pas ethniciser la révolte, en gommer le caractère de classe, ni faire la part belle à toutes les réponses réformistes, populistes, tiers-mondistes ou religieuses qui ne manqueront pas d’émerger. Bien au contraire. Insister sur les seules racines sociales de la révolte, c’est comprendre son extension à des quartiers de l’Hexagone où les populations laborieuses « françaises de souche » sont majoritaires [3]. En revanche, n’insister que de manière mécanique sur ces seules causes sans s’en référer aux premières, c’est faire abstraction à bon compte sous couvert « d’orthodoxie marxiste » du racisme structurel que tous les rouages du capitalisme français et les institutions qui lui sont plus ou moins intégrées font peser sur les millions de jeunes, travailleurs, chômeurs, femmes et hommes issus ou originaires du pré-carré semi-colonial de l’impérialisme français et qui constituent dans l’Hexagone une sorte de semi-colonie interne. Faire abstraction de ce racisme structurel, héritage du passé colonial et du pillage impérialiste actuel, revient à refuser de proposer un programme réellement révolutionnaire et transitoire qui réponde aux intérêts de toute la classe. Un programme qui ne soit pas que l’expression d’un marxisme mécanique collant de prés, version gauchie, aux orientations de la bureaucratie syndicale et du PCF.

Non, le problème n’est pas seulement le logement, l’emploi et le manque de moyens pour les services publics dans les quartiers. Le problème c’est les contrôles au faciès, les fouilles au corps humiliantes et systématiques, le racisme de tous les jours, partout et tout le temps, même lorsqu’il n’est pas manifeste. Le problème c’est ce legs pourri plongeant au plus profond du capitalisme français, de son passé colonial et de son présent impérialiste, toute cette mémoire sombre que le capitalisme français a mis un point d’honneur à faire oublier. Pourtant, ce passé continue de perdurer aujourd’hui sous une autre forme non seulement dans ses dominions mais également ici en France où les fil-le-s de Sétif et d’ailleurs constituent une sorte de semi-colonie interne de citoyen-ne-s de seconde catégorie. L’oppression dont elles et ils souffrent n’est pas simplement double, en tant que prolétaires, avec ou sans travail, et d’étrangers, mais triple, en tant que prolétaires, étrangers ou d’origine étrangère mais de surcroît issus de cet Empire où le capitalisme français a plongé ces racines, tiré le sang qui en a fait et continue à en faire une puissance impérialiste. Ces populations dont la jeunesse vient de se lever ne sont pas simplement ceux que les recruteurs de Citroën ou de Peugeot ont transféré de gré ou de force des villages les plus reculés de l’Atlas vers les bidonvilles puis les HLM des banlieues française pour les faire suer et vieillir avant l’âge sur les chaînes de productions ou les chantiers. Elles ne sont pas que le flux nécessaire au capitalisme français pour s’assurer d’une main d’œuvre à bon marché. Elles sont également l’expression du pillage systématique dont sont l’objet leurs pays d’origine, pillage, vol et viol savamment orchestré économiquement et militairement par l’impérialisme français en défense de ses intérêts capitalistes.

Dénoncer et lutter contre cet état de fait c’est le seul moyen de briser le stigmate « ethniste » qui frappe le mouvement et y répondre en dressant réellement la perspective du « tous ensemble », en comblant le gouffre existant entre les luttes ouvrières qui ont secoué la France et le mouvement des jeunes des banlieues, double expression de la crise du capitalisme français.

Bref retour en arrière. Le 29 mai et un été brûlant… pour le Code du Travail, les salariés et les jeunes

Les journées d’action de février et mars 2005 avaient montré une claire disposition à la combativité chez les salariés du public comme ceux du privé dont des fractions importantes avaient alors manifesté [4]. Ces manifestations, qui s’avéraient plus importantes pour la même époque de l’année que celles de 2003 et 2004, avec cette fois-ci une jonction relative entre public et privé, ont été tout simplement canalisées vers les urnes référendaires tant par la bureaucratie syndicale que par le PC avec à leur traîne la totalité de l’extrême gauche. Certes, comme le note LO en se dédouanant de son appel à voter « Non » [5], la bureaucratie syndicale a plus d’un tour dans son sac pour contrôler des mouvements de lutte et les mener dans des impasses. Cependant, celui des urnes s’est avéré d’autant plus efficace que cela revenait à se répartir la tâche entre la gauche classique et la bien mal nommée gauche de la gauche. « Attendez 2007 pour sanctionner Chirac » disait Hollande. « Attendez le 29 mai pour donner un coup décisif aux politiques libérales de droite » disaient Fabius-Mélenchon-Bové-Buffet, d’autant plus qu’il s’agissait pour ces derniers de faire valoir à l’intérieur et à l’extérieur du PS leur poids électoral respectif en vue de négocier leurs alliances pour 2007

Faire passer le résultat du 29 mai pour un vote « de classe et populaire », c’est non seulement transformer la portée politique réelle de ce vote mais aussi ses conséquences. Il a certes confirmé la fracture existante des mécanismes de représentation démocratiques bourgeois, accentué la tendance à la crise de régime et a également affaibli l’axe franco-allemand dans son leadership européen. Cependant, les urnes, loin d’être un substitut de la lutte de classe, n’ont évidemment pas été le coup d’arrêt tant espéré aux politiques anti-ouvrières et anti-populaires de Raffarin. Pire même, malgré un exécutif affaibli, la bourgeoisie a tiré parti sur le plan gouvernemental de la canalisation sociale qu’ont représenté les élections, permettant l’arrivée d’un gouvernement bicéphale de choc mené par Villepin et Sarkozy.

Le rapport de force social se dégradant et les attaques du gouvernement Villepin

Nul besoin de détailler outre mesure les attaques décuplées lancées par le gouvernement dès le début de l’été : Contrat Nouvel Embauche (CNE), ordonnance sur les règles de décompte des effectifs dans les entreprises, ordonnance « chèque-emploi » pour les très petites entreprises, ordonnance instaurant un parcours d’accès aux carrières dans les trois fonctions publiques, ordonnance sur l’insertion de jeunes en difficulté et enfin le décret renforçant le contrôle des chômeurs. Toutes ces mesures reflètent une seule préoccupation : augmenter la productivité relative du travail, baisser les coûts salariaux directs et indirects et détricoter encore un peu plus le Code du Travail.

Face à des attaques aussi brutales, la torpeur estivale des syndicats n’en était que plus complice. Après le triste 21 juin, tout juste se sont-ils contentés, après avoir été reçus à Matignon malgré l’annonce claire des projets de Villepin dès l’accession de celui-ci à la tête du gouvernement, d’un appel à une journée interprofessionnelle pour la rentrée. La manifestation du 4 octobre devait s’avérer être la énième rentrée sociale symbolique et traditionnelle pour mieux revenir à la table de négociation – ou plutôt de validation des mauvais coups – et cela en dépit de la combativité des cortèges à travers l’Hexagone renforcée par l’annonce de la vague de plans sociaux touchant aussi bien les salariés en cols blancs que les travailleurs du rang. Face à cette situation, la presse patronale écrivait alors confiante : « discrètes depuis le changement de gouvernement, les confédérations ont besoin d’une démonstration de force unitaire de même ampleur que celle du [10] mars (…). Ces manifestations sont-elles un point de départ ? Personne ne peut le dire. En revanche, il est clair que les syndicats sont dans une situation moins favorable qu’au printemps (…). Encore faudrait-il savoir (…) sur quels points les syndicats pourraient marquer des points. Il est trop tard pour combattre le CNE et depuis la rentrée Villepin joue la prudence (…). Dans ces conditions, deux scénarios sont possibles. Le premier, c’est celui d’une opinion soutenant des conflits sociaux localisés, les urnes n’offrant pas à très court terme d’exutoire politique (…). Le second est celui privilégié par la dernière note d’Entreprise et Personnel, association patronale spécialisée en ressources humaines. Elle fait ‘le pari de la continuité dans l’immobilisme social’ en escomptant ‘que les comportements de résignation continueront de l’emporter’ et que ‘le pouvoir pratiquera une politique de déminage et d’appaisement’. Un scénario intitulé : ‘veillée d’arme pré-électorale’ [6] ».

C’est la détermination des travailleurs de la SNCM, malgré leur défaite postérieure, celle des travailleurs de la RTM et bien entendu, à partir de fin octobre, l’implosion généralisée des banlieues qui ont fait sauter les verrous de ce scénario idyllique pour le patronat et son gouvernement en en proposant un autre, qui a pris gouvernement, opposition et syndicats de court.

Sarkozy, premier flic de France, épaule son chef en faisant de la surenchère et s’attaque aux travailleurs immigrés et aux populations issues de l’immigration.

La lutte stratégique de la SNCM, du PAM puis des traminots de la RTM ont enrayé la bonne marche des plans concoctés par le gouvernement. La crise et l’implosion des banlieues de même. Dans les deux cas, c’est le « modèle social français » qui est rentré en crise et à montré son vrai visage.

Pour comprendre l’intensité de l’implosion dans les banlieues, il est tout d’abord nécessaire de revenir sur les agissements des flics et des chiens de garde de l’ordre bourgeois depuis le retour de Sarkozy à l’Intérieur. Durant tout l’été, les rafles contre les travailleurs sans-papiers se sont multipliées, la politique gouvernementale empruntant largement aux thèses défendues par une partie des électeurs du « Non », ceux qui répondaient partiellement ou totalement aux propos des Le Pen, des De Villiers ou des souverainistes de gauche. Aux descentes dans les Foyers de travailleurs immigrés s’ajoutaient à partir de la fin août des expulsions spectaculaires visant les travailleurs et leurs familles et non les marchands de sommeil dans nombre d’immeubles de la capitale après les incendies meurtriers de l’été. Enfin, au cours de tout le mois de Ramadan, la présence policière a été renforcée dans tous les quartiers populaires à majorité musulmane. Contrôles répétés au faciès, patrouilles musclées au moment de la rupture du jeûne, interpellations d’autant plus violentes que justifiées par les propos injurieux et populistes du ministre de l’Intérieur, voilà ce qui a été le lot des quartiers populaires et ouvriers où se concentrent les quelque six millions de prolétaires d’origine arabo-musulmane et leurs familles. Voilà ce qui a généré la course effrayée de Zyed, Bouna et leurs copains pour échapper au énième contrôle de police. Voilà ce qui a sous-tendu la violence de l’implosion généralisée qui a parcouru toutes les banlieues de France où les jeunes lycéens, chômeurs et précaires n’ont fait que répondre, avec leurs moyens, à la situation structurelle dans laquelle ils sont plongés et aggravée par la politique sécuritaire de Sarkozy.

Caractéristiques des émeutes qui ont secoué la France

Le mouvement de novembre a avant tout été exemplaire par sa magnitude, son extension et sa spontanéité, autant d’éléments à analyser pour comprendre la profondeur même de la révolte et ses significations politiques.

Une valse à quatre temps contre l’Etat et ses forces de répression

Les trois semaines d’émeutes peuvent se décliner schématiquement en quatre temps.

Dans un premier moment, l’explosion a eu lieu à Clichy-sous-Bois, commune d’origine des deux adolescents électrocutés. Après ce genre de bavures policières évoquées généralement dans les entrefilets « faits-divers » des journaux et classés sans suite après l’accalmie, les violences restent généralement localisées. Fait nouveau, les affrontements mettant aux prises détachements importants de jeunes et forces de l’ordre se sont installés dans la durée puis se sont généralisés dans tout le département de la Seine-Saint-Denis.

Par la suite, l’implosion s’est étendue à tous les quartiers et banlieues en France, prés de 300 au total. Retournement de la situation, les violences locales contre les biens privés et publics, faits de groupes de manifestants plus réduits et agissant séparément, refusant l’affrontement direct, ont été de mise.

Dans un troisième temps, notamment à la suite de l’émeute de Grigny au cours de laquelle les jeunes ont répondu aux tirs tendus des forces de répression contre les manifestants et aux grenades lacrymogènes visant les immeubles d’habitation, la situation a pris une tournure plus violente. Aux incendies des poubelles, des voitures et des bâtiments par de petits groupes mobiles de jeunes s’est ajouté tendanciellement la logique de l’affrontement direct et reprenant tendanciellement les mêmes moyens que les forces de répression, sans pour autant les mettre catégoriquement en échec ni les expulser des quartiers. Comme nous l’analyserons par la suite, le rapport de force, à l’heure actuelle, ne peut être gagné sur le plan militaire si la situation n’est pas favorable sur le plan politique et social.

Enfin, l’action combinée des forces de répression réduisant sensiblement le niveau des violences et, dans le cadre de la rivalité interne au sein du gouvernement et l’effacement de l’exécutif, la décision prise par Villepin de décréter, pour la première fois sur le territoire métropolitain depuis 1962, l’état d’urgence, a contribué à rétablir tendanciellement le « calme », précaire mais effectif. L’implosion s’est poursuivie, toujours aussi isolée du reste des forces sociales et politique du monde du travail. Aujourd’hui, la situation maîtrisée par la police et la gendarmerie déployées et la prorogation de l’état d’urgence et la répression brutale et systématique n’ont pas cependant réglé la situation, même du point de vue gouvernemental.

Confiner le mouvement et empêcher son extension territoriale et sociale, le mot d’ordre du gouvernement et ses alliés

Les caractéristiques principales de ce que l’on peut d’ores et déjà qualifier d’émeutes sont la combinaison d’affrontements directs contre les forces de police, destruction de biens et résistance systématique bien que circonscrite aux quartiers, si l’on fait exception des échauffourées du 12 novembre dans le centre de Lyon.

Les moyens employés par les jeunes émeutiers étaient d’autant plus radicaux qu’ils sont parfaitement incapables de briser sur le plan militaire la force de frappe d’un Etat impérialiste incarnée par sa police et sa gendarmerie mais capables, en amenant sur leur terrain les flics, de les piéger et les mettre en difficulté. Conscient que la prolongation des émeutes pouvait déboucher sur une crise latente sans précédent mais que les émeutes seules ne pouvaient mettre en échec le gouvernement, tous les rouages de l’État patronal, des médias aux institutions et leurs substituts associatifs dans leur grande majorité se sont donc attelés à une seule et même tâche : empêcher l’extension territoriale et sociale de la révolte [7].

L’extension territoriale de la révolte de la périphérie aux centres des grandes villes auraient généré des pertes considérables et inacceptables pour la bourgeoisie et le patronat –commerce, artisanat et tourisme-, même elles pouvaient être résorbées à moyen terme. C’est notamment pour parer cette éventualité que l’état d’urgence a été décrété et prorogé, renforçant dans les faits le confinement, l’isolement et la ghettoïsation des quartiers. C’est ce que révélait brutalement l’interdiction fascisante du droit de rassemblement pour le week-end du 11 novembre prise à Paris dans le cadre de la loi de 1955 par le Préfet de police, atteinte sans précédents au droit d’expression et de se déplacer.

En revanche, l’extension sociale de la révolte, à commencer par l’inclusion dans le mouvement des travailleurs en lutte au même moment, des secteurs salariés issus des quartiers en feu pour s’étendre au reste de la classe ouvrière du pays souffrant des mêmes attaques anti-sociales du gouvernement restait le grand danger. Sur ce plan les directions syndicales bureaucratiques dans leur ensemble ont tout fait pour éviter que la contagion aux quartiers de l’Hexagone de la révolte des jeunes ne se propage au mouvement ouvrier et que leurs mots d’ordre implicites, « dehors Sarkozy et ses flics », « non au racisme et aux discriminations », « du travail et un logement décent pour tous », soit repris dans les journées d’action prévues au même moment [8]. Pour ne citer qu’un exemple, alors que la journée d’action du 8 novembre de la CGT 93 -concernée en première personne par les événements- a été teintée d’interventions sur les banlieues –sans que rien de concret en termes de lutte n’en ressorte bien entendu, ni dans les discours de la bureaucratie ni ceux de l’extrême gauche présente [9], la journée d’action convoquée par la CGT Val de Marne deux jours après restait sur la ligne de « défense des services publics », ce pour quoi elle avait été convoquée. Inutile de dire que le maigre cortège était suivi par des bus de CRS en plus grands nombre que les manifestants, histoire de rappeler aux bureaucrates syndicaux que l’état d’urgence était bien décrété même s’il feignait de ne pas s’en apercevoir.

Révolte de caïds et de barbus ou mouvement spontané et politique ?

Le mouvement frappe également par sa profondeur, sa spontanéité et son caractère éminemment politique. Mouvement social non ouvrier au sens traditionnel mais des enfants d’une classe ouvrière au chômage, précarisée, flexibilisées ou du moins de ses secteurs les plus exploités, la révolte des banlieues est impressionnante par sa profondeur. En dépit de prés de 3000 interpellations, les violences policières contre les jeunes émeutiers et les habitants des quartiers, les procédures judiciaires expéditives et les peines extrêmement dures infligées –prison ferme et expulsion du territoire parfois, restaurant ainsi la double peine-, le brasier des banlieues a continué de rougeoyer pendant plus de trois semaines, et rien ne dit qu’il s’est éteint.

En dépit de tous ce que médias, hommes politiques et élus locaux de gauche comme de droite ont pu affirmer dans un premier temps, le mouvement en tant que tel n’était ni instrumentalisé par la délinquance organisée prospérant dans certains quartiers sur le terreau du chômage et de la pauvreté ni par les réseaux de l’Islam politique. Pour répondre à la première assertion, force est de constater –aux dires des représentants des forces de police eux-mêmes- que les quartiers les plus touchés par les phénomènes multiples de délinquance organisée se sont maintenus en marge du mouvement et ont été jusqu’à présent les plus calmes. C’est le cas de la Cité Pablo Picasso à Nanterre ou la Cité des Grèves à Colombe pour ne citer que deux exemples représentatifs dans les Hauts-de-Seine.

Pour répondre à la seconde assertion, en dépit des efforts de Sarkozy, maniant la discrimination positive et la répression -la création du Conseil Français du Culte Musulman et ses relais régionaux afin d’en faire un interlocuteur privilégié du gouvernement et lui donner un rôle de tuteur réactionnaire dans les quartiers les plus concernés [10]- il semble clair que les représentants du Conseil Français, toutes tendances confondues, n’aient pas été écouté en dépit de leurs appels réitérés au calme. Dans le cas des réseaux islamistes locaux, l’enjeu principal était de faire bonne figure et agir en médiateurs entre le gouvernement, mairies, forces de police et jeunes émeutiers. Eux aussi ont échoué. En témoigne l’échec des rondes instaurées par des religieux et des militants dans les quartiers touchés par les émeutes ou encore la publication d’une fatwa par la soi-disant radicale UOIF (Union des Organisations Islamiques de France, liée aux Frères Musulmans) conjurant les jeunes musulmans ou considérés tels de « calmer leur colère, à méditer et à se conformer à la fatwa ». Une autre conclusion peut être tirée de ces orientations politiques philo-gouvernementales des organisations politico-religieuses musulmanes : elles sont la confirmation qu’aussi radicales dans le discours que soient ces organisations qui aspirent à se faire les porte-parole du malaise des jeunes de banlieue en s’appropriant l’exclusivité de la problématique liée aux discriminations qu’ils subissent en fonction de leurs origines nationales et culturelles, ces courants sont les plus chauds partisans du calme et de l’ordre, agissant en auxiliaire d’un Etat colonial qui ne leur reconnaît pas pour autant réellement le statut d’interlocuteurs, médiateurs, ainsi que les prébendes que cela implique comme le souhaiterait Sarkozy.

Le risque n’en est pas moins grand cependant que l’Islam politique, en dépit de l’attitude ouvertement conciliatrice et réactionnaire de toutes ses directions, prenne davantage pied en banlieue et renforce son influence auprès des jeunes. Il faut que le mouvement réussisse à cristalliser une institution autonome, à échelle régionale ou nationale qui sache tirer les premières conclusions des enjeux et limites du mouvement de novembre 2005 et ses perspectives pour faire avancer ses revendications implicites dont les habitants des quartiers se font l’écho sur le plan de l’antiracisme et la lutte contre les discriminations, pour l’emploi, le logement, au sujet de l’école et de la formation. Dans le cas contraire, face au vide politique existant, ce seront les barbus cette fois encore qui capitaliseront le mécontentement et le ressentiment accumulés. Seule une extrême gauche luttant résolument contre l’islamophobie institutionnelle et l’idéologie néocoloniale dont soufrent toutes les organisations ouvrières serait capable d’aider les jeunes dans la lutte pour mettre sur pied de telles organisations autonomes maintenant la flamme de la révolte et ses revendications au-delà de l’essoufflement du mouvement. Dans le cas inverse, si les jeunes subissent de plein fouet et seuls le poids de la défaite, isolés du reste des travailleurs, les laissés pour compte des syndicats et des organisations ouvrières, ne pourront que se tourner vers ceux qui sont présents sur les quartiers, les organisations politiques islamistes [11].

Tous ces éléments font que l’implosion des banlieues, mouvement profond, mouvement spontané –ce qui en fait sa force mais également ses faiblesses stratégiques- est un mouvement éminemment politique, objectivement et subjectivement. Les méthodes auxquelles ont recours les jeunes ainsi que leur stratégie sont évidemment discutables, c’est ce que nous verrons. Mais personne ne peut reprocher aux jeunes émeutiers de manifester leur révolte seuls, sans perspectives claires, et surtout pas les grandes organisations ouvrières et l’extrême gauche française à sa suite qui se refusent précisément à ouvrir de telles perspectives. Les jeunes se battent pour des raisons qui semblent confuses, que certains ont du mal à formuler, mais qui ne paraissent telles que parce qu’elles sont très nombreuses, légitimes et ressenties du plus profond de leur vécu quotidien. C’est en ce sens qu’il s’agit d’un des mouvements de fond les plus sérieux qu’a eu à affronter la bourgeoisie française au cours des dernières années.

Le « modèle social français » en flamme, enjeux et limites.

La crise des banlieues met en lumière la crise du « modèle social français ». Ce ne sont certes pas les mécanismes internes des rapports de production entre salariat et capital français qui sont touchés, pas même indirectement. Jusqu’à présent les jeunes émeutiers n’ont pas noué d’alliance objective et encore moins consciente avec des secteurs du prolétariat de leurs propres quartier et au-delà. C’est là une des principales limites du mouvement de novembre. La révolte exprime néanmoins, objectivement, dans le cadre d’une crise profonde des mécanismes de représentation démocratiques bourgeois et une crise de régime latente, la remise en question du bien mal nommé « modèle social français ».

La crise au sommet de l’Exécutif et le virage bonapartiste du gouvernement

Comme le note très justement la presse patronale, « les deux interventions de Jacques Chirac [sur la crise dans les banlieues avant sa déclaration solennelle du 14 novembre] n’ont pas produit d’effets. C’était comme si la parole du pouvoir était dévitalisée par l’usure du pouvoir et par les récents revers politiques (…). Nicolas Sarkozy (…) n’est pas aujourd’hui le mieux placé pour faire entendre raison aux émeutiers. Reste donc Dominique de Villepin (…) mais sa marge de manœuvre est faible. Sa situation ressemble beaucoup à celle de Pompidou qui, pendant la crise de mai 1968, avait pris les choses en main à Matignon alors que De Gaulle à l’Elysée semblait dans un premier temps complètement dépassé par les événements [12] ».

Mais en faisant dans la surenchère sécuritaire et répressive après une baisse relative du pic des violences le 7 novembre, Villepin s’est érigé en héraut de l’ordre républicain, celui de la guerre d’Algérie et de la répression en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Il a effectivement profité des dissensions et les rivalités internes du gouvernement – au sein duquel le patronat n’a pas encore choisi son champion de droite se contentant à l’heure actuelle de demander « comme tous les Français, le rétablissement de l’ordre public [13] » –, d’un Parti Socialiste – oui et « non » de gauche réunis – faisant bloc au Parlement derrière lui ainsi que de l’absence de toute réponse des directions ouvrières contre la répression policière [14]. Ces trois éléments centraux ont paradoxalement permis à Villepin de décréter l’état d’urgence le 8 novembre en déterrant une vieille loi coloniale de la IV° République adoptée au début de la guerre d’Algérie. A guerre coloniale, loi coloniale.

Le climat social au début des événements de banlieue était cependant loin d’être favorable au gouvernement et à ce genre de virage bonapartiste. En dépit du nombre sensiblement décroissant de conflits sociaux dans le public –après les grands mouvements de 2003 et 2004 et la canalisation référendaire de 2005- et une légère reprise du nombre de conflits dénombrés dans le privé, ce qui a marqué tendanciellement la situation sociale en France avant les luttes de la SNCM et des traminots de Nancy, Bordeaux et surtout de Marseille, c’est la multiplication de conflits localisés, souvent non comptabilisés car sortant du cadre syndical, démarrant parfois dans des secteurs où les syndicats n’ont jamais pris pied, impliquant les fractions les plus précarisés, exposés et flexibilisés de la classe. Ce symptôme qui n’est que l’expression ouvrière de la crise des mécanismes de représentation démocratiques bourgeois qui touche également les médiations syndicales, faisait apparaître une brèche dont le mouvement ouvrier organisé n’a pas su tirer profit en raison de l’attitude des confédérations, du PCF et de l’extrême gauche dès le début des événements et dont Villepin a néanmoins su habilement tirer un avantage stratégique. C’est d’ailleurs ce qu’analysait Christian Piquet dans les colonnes de Rouge fin novembre, en soulignant « qu’une course de vitesse est bel et bien engagée pour savoir qui offrira une issue à la crise sociale et politique qui ne cesse de rebondir dans ce pays. (…) Mais la faillite totale du PS devant l’état d’urgence, comme la réponse par trop limitée [c’est un euphémisme] des forces qui ont refusé les dérives liberticides, ont permis à la droite la plus sécuritaire de marquer un point [15] ». Hélas, comme nous le verrons par la suite, la LCR a été bien lente à réagir, empêtrée qu’elle était dans ses négociations d’appareil en vue d’une hypothétique candidature unitaire… pour 2007 !

Celui qui était jugé très négativement par l’opinion, en dépit d’un consensus favorable au-delà de son propre camp après le 29 mai, avec 62% d’opinion défavorable fin septembre 2005 [16] et 70% début novembre [17] a réussi le tour de force de rallier à sa cause, face au silence assourdissant de l’opposition parlementaire alignée sur le gouvernement et le rôle attentiste et complice des directions syndicales et du PCF, 73% de l’opinion publique favorable à l’instauration de l’état d’urgence quelques jours plus tard. A l’image d’un Raffarin aux ordres de Chirac qui s’était refait une santé dans les sondages en bombardant les Ivoiriens le 9 novembre 2004 il y a à peine un an, là aussi dans le silence le plus totale des organisations ouvrières, Villepin caracole dans les enquête d’opinion en se lançant dans l’escalade répressive en cassant du jeune.

Le PC, ami des flics avec sa théorie du complot, frappe encore à la porte de Grenelle

L’attitude du PCF a de nouveau confirmé l’orientation pro-bourgeoise et réactionnaire de ce parti de gouvernement. Il s’est tout d’abord illustré, à la tribune du Palais Bourbon, à Colonel Fabien et par le biais de tous ses élus, par son appel à la restauration de l’ordre républicain, dans le respect et la fraternité… comme si cela était de mise sous les coups de matraques [18]. Exigeant le retrait de l’état d’urgence – ce qui ne mange pas de pain – mais au rétablissement de l’ordre par des moyens plus « normaux », le PCF a appelé à « opposer l’action démocratique et citoyenne à la violence auto-destructrice [19] ». Pour ce faire il appelait à des réunions dans les « préfectures », le bastion de l’arbitraire gouvernementale où les mandataires non-élus du gouvernement font appliquer la loi, entre « l’ensemble des personnes, hommes, femmes, jeunes, élu-e-s, représentants des services publics, des associations, qui aujourd’hui agissent face à cette situation pour entendre les besoins et élaborer les réponses [20] ». Les besoins des quartiers ? Ils semblent être clairs. Quant aux réelles réponses, elles ne peuvent que s’élaborer dans la lutte de classe, même si le PCF lui préfère la négociation avec le gouvernement.

Son organe de jeunesse a même franchi un pas de plus en direction de la réaction républicaine en soulignant que « les incivilités, la violence diffuse, sont l’apanage d’une minorité de personnes [dans les quartiers]. Mais cela suffit pour gâcher la vie (…), d’autant plus que ce sont le plus souvent les personnes en situation de précarité qui subissent le plus ces violences. Des réponses de police et de justice sont nécessaires [21] ». Les staliniens se sont-ils demandé, quand Buffet et ses ministres étaient au gouvernement sous Jospin, de qui ils gâchaient la vie lorsque le gouvernement de gauche plurielle a bombardé la Yougoslavie en 1999 puis l’Afghanistan en 2001 ? Se sont-ils demandé de qui ils gâchaient la vie en participant à un gouvernement qui a plus privatisé que la droite auparavant et qui face aux licenciements disait qu’il n’y avait rien à faire, sauf peut-être que la CGT joue les médiateurs et les pompiers, avant d’envoyer les flics ? Se sont-ils demandé de qui ils gâchent la vie lorsque les maires PCF expulsent de leurs logements des travailleurs immigrés, comme dernièrement à Aubervilliers ou à Montreuil, pour ne citer que deux cas dans le 93 ?

En mettant sur un pied d’égalité les violences policières et la réponse légitime même si stratégiquement inadéquate des jeunes, en déclarant que « Sarkozy, de Villepin et la droite au fond ne craignent pas ceux qui incendient et détruisent les biens privés et publics [22] » comme s’il existait une collusion entre les premiers et les seconds, comment ne pas repenser à l’époque – bien distincte certes – où le PC, sous la plume de Marchais, estimait que les trublions « doivent être énergiquement démasqués car objectivement ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles [23] », où encore se demandait « comment qualifier ceux qui par leurs agissements irresponsables, leurs violences, leurs injures, ont provoqué cette situation [en s’en prenant à un symbole de l’Education française et en dépavant la cour de la Sorbonne] [24] » ?

Non, le mouvement des jeunes de banlieue est avant tout spontané et plutôt que de l’aider à exprimer sa rage contre l’ordre et l’Etat bourgeois néocoloniaux, racistes et oppressifs, le PCF s’élève en parole seulement contre « l’état d’exception », participe faiblement aux mobilisations contre l’état d’urgence en soulignant toujours le nécessaire retour au calme qu’il défend activement localement avec les autres élus, dans des rondes para-policières. Enfin, à l’image de Villepin qui combine répressif et « social », le PCF, comme en 1968 – où il dénonçait les actes délictueux des étudiants petit-bourgeois ennemis du mouvement ouvrier qui ne demande qu’à travailler en paix, début mai - réclame aujourd’hui, afin de mieux canaliser et négocier dans un second temps, un « Grenelle [25] », mais cette fois-ci des quartiers. Une telle négociation ne sera que de la poudre aux yeux entre gouvernement, élus et associations qui géreront la misère quotidienne avec quelques millions d’euros supplémentaires pour acheter la paix sociale tandis que chômage, racisme et précarité continueront à être le lot quotidien des banlieues… [26] en attendant le retour aux affaires, à niveau national, du PC au sein d’une nouvelle mouture de l’union de la gauche, anti-populaire et anti-ouvrière.

Après « la violence hors de l’Histoire » en 1968, « la violence stérile » en 2005 : LO et la révolte des jeunes

La position de l’extrême gauche depuis le début des événements est plus que problématique. Celle de Lutte Ouvrière dans ses éditos de bulletins d’entreprise est franchement honteuse, collant de prés à la ligne du PCF. Après s’être fait l’écho de la théorie selon laquelle la révolte serait menée par des voyous [27], LO souligne de manière ambiguë que « même sur le plan strictement policier, il n’y a pas, dans les quartiers dits sensibles, plus de police de proximité ou de postes de police permanents [28] » comme si police de proximité et commissariats auraient sauvé les voitures brûlés des travailleurs des cités et les bâtiments publics. De toute façon, pour LO, le problème des banlieues est vite réglé puisque « les jeunes émeutiers ne [montrent] pas une grande conscience [29] ».

Certes, le problème du niveau de conscience des jeunes révoltés est réel, mais ils ne sont que les héritiers d’un legs écrasant pesant ici et ailleurs, la crise de la subjectivité ouvrière, vingt années d’offensive patronal, du chômage de masse. Il ne faut pas non plus oublier que ce sont les laissés pour compte des organisations ouvrières traditionnelles qui ne les représentent pas et ne les ont jamais réellement défendus. Les organisations d’extrême gauche devraient orienter leurs politiques de manière à essayer de débattre fraternellement avec eux de l’efficacité et l’impact stratégique de leur lutte et les méthodes utilisées. Mais que doit-on demander à ces jeunes ? De renouer avec une tradition de lutte ouvrière qu’ils n’ont jamais connu ou doit-on au contraire exiger aux directions du mouvement ouvrier organisé, à commencer par les syndicats, d’être solidaire de cette jeunesse désespérée et lui montrer le chemin de l’affrontement réel avec le patronat qui la surexploite lorsqu’elle accède à l’embauche, la condamne au chômage ou au travail précaire ne lui laissant entrevoir aucun futur. N’est-ce pas à l’extrême gauche de montrer la seule voie possible existante nécessaire pour résister à l’oppression systématique dont cette jeunesse est victime, qui ne se résume pas seulement à la relégation sociale dont elle est la cible mais repose également comme beaucoup feignent de l’ignorer sur le racisme institutionnel et néocolonial sécrété par l’ensemble des rouages de l’Etat [30] ?

Pour LO, la révolte des jeunes n’est que stérile. Bien que leur révolte soit limitée stratégiquement, ces jeunes ne sont pourtant que la caisse de résonance sociale des contradictions capitalistes, la caisse de résonance sociale dont l’ensemble du monde ouvrier doit être solidaire et tirer profit, faute de quoi le gouvernement reprendra la main et le retour de bâton n’en sera que plus fort. Mais l’attitude dogmatiquement ouvriériste combinée à un attentisme toujours croissant accompagnant son électoralisme et sa politique para-syndicale conduisent LO à l’impuissance, tant dans son analyse que dans l’action. Déjà pour 1968, Hardy reconnaît rétrospectivement que Voix Ouvrière – l’ancêtre de LO – « ne croyait pas [à la révolte étudiante]. On ne croyait pas que ça pouvait aller très loin. [Les] barricades nous semblaient sans débouché politique important. (…) Il nous semblait qu’elles ne conduisaient à rien parce que les travailleurs étaient absolument en dehors du mouvement [31] ». Cette analyse ouvriériste sous-tendait effectivement son intervention, comme en reflète un article mémorable publié quelques jours avant l’une des grèves les plus puissantes de la classe ouvrière en France, annoncée précisément par la révolte étudiante. Cet article traite du rôle de la violence et du mouvement des étudiants – que VO réduit à ses directions gauchistes – : « (…) L’emploi de la violence ne peut être compris, approuvé et accepté par le prolétariat ou une fraction de celui-ci que s’il s’insère dans sa lutte, s’il s’impose pour mener à bien celle-ci. (…) Mais il n’y a pas que pour [la petite-bourgeoisie conservatrice] à qui la violence soit a priori antipathique, surtout lorsque sa nécessité ne s’impose pas d’une manière évidente. Les travailleurs ont les mêmes réactions [32] ». De cette analyse et de l’hostilité manifeste que certains secteurs de la classe ouvrière en France et en Europe – influencé par le stalinisme, les bureaucraties syndicales et l’idéologie dominante – auraient manifesté a priori dans un premier temps à l’égard du mouvement étudiant avant d’entrer à leur tour dans la lutte, il découle « [qu’]il n’est pas question que les révolutionnaires, quels qu’il soient, gagnent à eux l’ensemble ou même une fraction très importante de la classe ouvrière en dehors des époques révolutionnaires [renvoyées aux calendes grecques, NdR]. En temps ‘normal’ [l’article écrit en avril 1968…], leur rôle se borne à un travail de propagande, d’agitation pour la propagation de leurs idées, de participation aux luttes concrètes de la classe ouvrière (…) pour construire le parti révolutionnaire : c’est une tâche dont la longueur dépend autant, sinon plus, des événements que des révolutionnaires eux-mêmes [33] ».

Aujourd’hui, à une période certes fortement distincte, où la crise de la subjectivité ouvrière est patente et les processus de sa recomposition encore embryonnaire à échelle internationale, LO se contente donc de souhaiter « que la classe ouvrière, en retrouvant sa capacité à réagir à l’offensive du patronat et du gouvernement, trouvera l’oreille de la jeunesse des quartiers populaires et que celle-ci, de son côté, pourra, aux côtés de l’ensemble du monde du travail, exprimer ce qui est légitime dans sa révolte en laissant les voyous et les petits trafiquants sur le bord du chemin [34] ». Jamais il n’est question que le monde du travail écoute les jeunes de banlieues et ce qui est légitime dans leur révolte. En insistant à nouveau sur les voyous et les petits trafiquants comme certains sur la racaille, LO récidive une semaine après toujours dans ses bulletins de boîte : « pour que la jeunesse pauvre n’en soit pas réduite à l’alternative entre la résignation dans l’exploitation et la violence stérile, il faudrait que le mouvement ouvrier retrouve sa capacité de lutte et surtout la volonté politique d’incarner vis-à-vis de cette jeunesse un espoir de transformation sociale [35] ». Après la violence hors de l’Histoire, la violence stérile donc. LO n’en appelle à aucun moment à ce que les organisations syndicales prennent leurs responsabilités et n’a bien évidemment pas participé de manière importante jusqu’à présent aux rares initiatives contre l’état d’urgence. Arlette a juste souligné lors du meeting du PCF contre la privatisation d’EDF, où se trouvaient les dirigeants ayant vendu la lutte des électriciens en 2004 et des marins de la SNCM dernièrement, meeting qui se tenait le lendemain du décret de l’état d’urgence, que « personne ne peut être naïf au point de croire qu’un appel à la grève générale illimitée puisse marcher d’un seul coup. Mais il faut que les travailleurs sachent que c’est cela, l’objectif [36] ». Là aussi, ça ne mange pas de pain.

Services publics et violences.

Les médias ainsi que les organisations ouvrières ont répété à l’envi la liste des biens privés et « collectifs » attaqués par les émeutiers, à commencer par les locaux des services publics. En refusant de voir que l’essentiel des affrontements s’est déroulé entre les jeunes et les forces de répression, sans essayer de comprendre la rage des émeutiers, toutes les organisations ouvrières ont condamné ces attaques contre les services publics, à plus forte raison au moment où ils sont la cible des politiques anti-sociales du gouvernement. Legs de la période post-Libération et des Trente Glorieuses ces services publics – pris en charge par l’Etat ou les collectivités car parfois non immédiatement rentables, nécessitant un fort investissement initial que les capitalistes privés ne veulent faire ou encore nécessaires à la reproduction du capital – sont avant tout des services de classe au service de la bourgeoisie. Ils ne sont que partiellement publics, partiellement collectifs. Comment pourraient-ils l’être dans la mesure où ils dépendent d’un Etat bourgeois [37] ? Cela est d’autant plus ressenti ainsi quotidiennement que loin de protéger ou d’améliorer les conditions de vie des populations les plus paupérisées et précarisées, ils ne sont pas un recours mais représentent parfois une pression supplémentaire. Dans les quartiers où vivent les classes populaires les plus exposées, EDF, même lorsque l’entreprise était totalement publique, est loin d’être ressenti comme un « groupe ne faisant pas de profit privé sur la production et la distribution de l’électricité [38] », produit de première nécessité. Alors que les factures augmentent, que la Poste n’est que l’officine où sont envoyés des CV au prix fort sans que l’on ne reçoive aucune réponse, que les transports ne servent qu’à aller regarder de loin les richesses des centres-villes où les jeunes se font systématiquement contrôlés, les services publics n’ont de fait rien de « public » pour ces populations. En prenant ces cibles à partie comme s’il s’agissait des symboles mêmes de l’Etat dans les quartiers, bus, gymnases, écoles ou bureaux de poste, les émeutiers se trompent stratégiquement de cible mais expriment néanmoins leur rage contre un Etat qui n’est pas le leur.

Pour protéger leur outil de travail et conserver ce qui est en dernière instance un bien partiellement collectif qui devrait l’être réellement, les salariés des services publics travaillant dans les quartiers ne peuvent compter ni sur les rondes des flics ni sur celles des élus de la majorité ou de l’opposition dont les partis sont ou ont été les artisans de la destruction des services publics. La seule réponse ouvrière possible était de se mettre en grève contre la présence et la répression policière à l’origine des violences et des conditions de travail délétères au moment du mouvement de novembre. C’était là la meilleure manière pour tisser une discussion réelle avec les jeunes révoltés les plus conscients et les habitants des quartier. Les salariés auraient ainsi pu montrer aux jeunes et aux travailleurs vivant dans les quartiers périphériques ce que le « tous ensemble » signifie, et ce que serait réellement un service public de classe, géré par et pour les travailleurs. C’est ce qu’avaient commencé à montrer l’avant-garde des salariés de l’énergie en juin 2004 dans les quartiers populaires par leurs opérations Robin des Bois. C’est le meilleur moyen pour que les salariés travaillant dans les quartiers défendent réellement, et aux côtés des habitants des quartiers, leur outil de travail. En portant les revendications implicites des jeunes et des populations de ces quartiers, comme la gratuité des transports locaux et ferroviaires pour les jeunes, les chômeurs et les précaires, le paiement des factures énergétiques et de l’eau en fonction des revenus des familles ainsi que l’ensemble des services offerts par la Poste (courrier, opérations bancaires nationales et internationales), ils s’en feront des alliés déterminants à l’heure de défendre leurs conditions de travail, de lutter contre les privatisations et transformer les services publics en de véritable services publics de classe.

Les jeunes et l’Ecole

Il en va de même pour l’Ecole. Les émeutiers vivant dans des quartiers où les difficultés scolaires s’ajoutent à la détresse sociale s’en sont pris à de nombreuses écoles, crèches et collèges de leurs quartiers qu’ils assimilent directement à l’Etat. Chirac dans son discours annonçant la prorogation de l’état d’urgence de trois mois le 14 novembre a d’ailleurs rendu aux enseignants et aux éducateurs un vibrant hommage dont ils se seraient certainement passés, en les comparant à la police et aux gendarmes. L’amalgame dont Chirac s’est fait le porte-voix et la situation d’échec scolaire supérieure à la moyenne nationale dans les ZEP ainsi que l’absence de débouchés professionnels même pour les plus diplômés sont à l’origine des situations que l’on sait. L’Ecole de la République est loin d’être ce lieu d’émancipation pour les jeunes, vision d’une Eglise moderne mais laïque et positiviste que nous a léguée la III° République et à laquelle est tant attaché la bureaucratie syndicale ainsi que l’extrême gauche, à commencer par LO. L’éducation est un droit démocratique élémentaire, mais certainement pas, dans le cadre de la société actuelle et encore moins dans ces quartiers un instrument absolu d’émancipation. L’Ecole de la République, pétrie de réaction et de colonialisme, latents ou manifestes, est de surcroît vue par les jeunes des quartiers comme un lieu de formation ne débouchant pas même sur la promesse d’une autonomie financière toute relative par le travail dans la mesure où des familles entières, diplômées ou non, sont condamnées au chômage.

LO déplore les manques de moyens de l’Education Nationale, soulignant le rôle des valeureux enseignants, comme cette « institutrice, à certains moments aidée d’une assistante, [qui] doit gérer l’apprentissage de plusieurs dizaines d’enfants de langues différentes et leur enseigner, outre l’éveil à leur environnement, le B.A.-BA de la vie collective ! [39] ». Tout est question de moyens selon LO, « des moyens en locaux mais surtout en adultes nombreux, formés, motivés, enseignants de toutes matières, éducateurs et bibliothécaires, personnels d’entretien, tous pouvant contribuer à transmettre à de petits groupes de jeunes les règles élémentaires de vie en société, le sens de la solidarité sociale et aussi la capacité à apprendre qui leur permettra de poursuivre des études choisies [40] ». Pour ces sauvageons parlant « le pauvre sabir des banlieues [41] », qui ne connaissent même pas la bonne maîtrise de la langue de Racine et de Jules Ferry et qui n’ont même pas le sens des règles élémentaires de la vie en société « on n’a pas donné à l’école les moyens d’apporter l’apprentissage d’un minimum de langage permettant de comprendre un raisonnement. On ne leur a pas appris non plus à lire correctement en pouvant assimiler des textes un peu complexes, ce qui avec l’apprentissage de l’écriture pouvait leur permettre d’assimiler l’enseignement primaire voire celui du collège, au lieu d’être en échec permanent. Ce qui les mène à rejeter toute culture qui, croient-ils, ne sert à rien par elle-même [42] ». A l’inverse de ce mépris pour ces jeunes « qui n’ont pas grande conscience » et qui vraiment ne comprennent rien à rien selon LO, les révolutionnaires et les militants combatifs doivent lutter pour que les enseignants et les personnels travaillant dans ces quartiers agissent en tant que travailleurs, montrant que l’Ecole n’est pas ce lieu d’oppression et de répression sans débouché tel que les jeunes le ressentent. Il faut leur démontrer que les travailleurs du secteur éducatif sont un allié précieux à leur lutte, en premier lieu en étant solidaires des jeunes et des habitants des quartiers contre les violences policières. Contre la vision caricaturale des missionnaires prêchant la bonne parole chez les sauvages, des Pères Blancs éduquant à la vie en société les analphabètes, et des hussards noirs de la République symbole de culture libératoire, il faut démontrer que tous ensemble on peut révolutionner l’Ecole. Enseignants, personnels, travailleurs de l’Education Nationale ne peuvent lutter pour plus de moyens, contre les attaques du gouvernement et aujourd’hui contre les menaces pesant sur leurs lieux de travail en reprenant à leur compte le discours le plus périmé, méprisant et réactionnaire manié par la bourgeoisie et le gouvernement. Ils doivent lutter pour leurs revendications aux côtés des jeunes et des parents d’élèves en faisant apparaître de réelles perspectives de combats émancipateurs, pour le droit à la formation et le droit au travail, contre le chômage, la précarité et le racisme.

Les coups de matraque du gouvernement et ce que devrait être la riposte ouvrière, jeune et populaire.

Face à la crise ouverte par les banlieues, le gouvernement et plus tardivement le chef de l’Etat ont eu le culot d’affirmer, entre deux coups de matraque et une bombe lacrymogène dans une salle de prière, qu’ils apportaient des réponses aux problèmes des banlieues, les déclinant en deux volets, sécuritaire et social. Comme le souligne François Soudan, « l’alternance de propos martiaux et de petites phrases sociales et paternalistes à l’égard de la jeunesse des quartiers ne traduit pas [...] un mélange de dureté et d’empathie. Elle est l’expression même du double langage politicien –un art longtemps pratiqué avec maestria par un certain Jacques Chirac [43] ».

Il est tout d’abord honteux que les jeunes, jusqu’au décret de l’état d’urgence, soient restés aussi isolés du reste des organisations ouvrières les plus importantes qui n’ont pas bougé un seul instant pour lutter en faveur de revendications démocratiques élémentaires : pour faire toute la lumière sur le meurtre de Clichy, pour le retrait des forces de répression des quartiers, la démission des incendiaires du gouvernement à commencer par Sarkozy et la libération inconditionnelle de tous les jeunes interpellés, gardés à vue et jugés à la suite de la violente répression policière. C’est dans ce climat attentiste et complice, alors qu’une partie de l’opinion publique ouvrière et populaire était loin d’être favorable dans un premier temps à la politique répressive du gouvernement que douze jours plus tard Villepin a pu jouer son va-tout en décrétant l’état d’urgence, retournant une partie de l’opinion en sa faveur.

Dehors la chiracaille !

Les responsables de l’explosion de la crise, les pompiers pyromanes qui jettent de l’huile sur le feu habitent eux aussi dans des HLM, mais dans les beaux quartiers. Leur adresse est connue : l’Elysée, Matignon et Place Beauvau. C’est contre toute la chiracaille qu’il faut lutter et qu’il faut virer, sans attendre 2007 et l’alternance présidentielle et gouvernementale qui ne saurait que poursuivre avec d’autres valais du capital, plus à gauche parait-il, les politiques anti-ouvrières et anti-populaires qu’ont menées Raffarin et Villepin jusqu’à présent. Plutôt que de continuer à œuvrer directement ou indirectement à la recomposition d’une seconde gauche qui serait plus social-démocrate et moins social-libérale que la première –ce sont en fait les deux revers de la même médaille-, l’extrême gauche, qui a une audience en France auprès des militants lutte de classe, des travailleurs et des jeunes combatifs, devrait lutter pour une alternative ouvrière et populaire de gouvernement, ce gouvernement des travailleurs qui seul pourra mettre en œuvre les mesures nécessaires pour répondre à la crise. Cette lutte devrait aujourd’hui s’articuler autour d’un programme d’urgence social transitoire, s’appuyant notamment face au virage gouvernemental et ses décrets liberticides sur un ensemble de revendications démocratiques élémentaires.

Pour une commission d’enquête indépendante des organisations ouvrières et des comités de quartier pour faire toute la lumière sur la mort de Zyed et Bouna.

Sarkozy a fait sortir de prison le « gardien de la paix » qui étaient à l’origine des violences contre un jeune du Blanc-Mesnil. La suspension des autres flics n’a été prise que dans la mesure où ils ont été épinglés par des cameramen de la télé française, alors qu’à échelle plus globale les flics et les gendarmes se sont livrés à une répression violente – même si la consigne était d’éviter la bavure – contre les jeunes émeutiers mais également les populations des quartiers, comme à Grigny par exemple. Pendant ce temps, de déclarations contradictoires en rétractations, on ne sait toujours rien des circonstances de la mort de Zyed et Bouna. Les responsables de leur mort seront-ils blanchis par leurs collègues de la Justice comme cela est généralement le cas ? Nous savons d’ores et déjà que les flics et les gendarmes recevront une prime au tabassage pour les bons et loyaux services rendus à l’Etat pendant les événements, c’est ce qu’ont annoncé de concert Sarkozy et Alliot-Marie. Nous devons exiger la mise en place d’une commission d’enquête indépendante des organisations ouvrières et des comités de quartier pour faire toute la lumière sur le double meurtre de Zyed et Bouna.

Pour le retrait de l’état d’urgence.

La prolongation de Vigipirate et son maintien actuel au niveau rouge répondait déjà au renforcement du contrôle de l’Etat sur la population en général. Aujourd’hui, l’adoption – avec les voix du PS à l’Assemblée dans un premier temps – et la prolongation de l’état d’urgence pour trois mois vise les jeunes et les populations des quartiers dont on veut légaliser le confinement systématique et le contrôle. Il servira demain à réprimer avec toute la force de l’état d’exception les travailleurs qui refuseraient de lutter tel que leur indique les bureaucrates syndicaux – champions de la défaite annoncée et de la collaboration – et s’aventureraient sur les chemins détournés de la seule lutte ouvrière qui paie, radicale, démocratique et généralisée. Point n’est besoin d’énumérer les différents articles composant la loi d’avril 1955 : atteintes aux libertés de parole, de réunion, de presse, aux droits de la personne, au droit de manifester, etc.. L’état d’urgence est une menace réelle pour l’ensemble des couches populaire et le mouvement ouvrier. En ne s’y opposant pas fermement par les méthodes qui sont celles de notre classe, la grève, les directions syndicales préparent les défaites et la répression de demain contre les salariés en lutte. Après les flics contre les lycéens, le GIGN contre les marins du Pascal Paoli et le GIPN au printemps contre les postiers de Bègles, les travailleurs doivent-ils attendre qu’on leur envoie les chars ?

Pour le retrait des forces de répression.

Les responsables des violences qui ont embrasés les quartiers sont les quelque 12.000 flics et gendarmes envoyés par le gouvernement épaulant les autres étant présents sur le terrain. Ils doivent être évacués sans délai. Les habitants des quartiers populaires, et encore plus les militants des organisations ouvrières, ne peuvent en aucun moment faire confiance aux rondes organisées par les élus, même de gauche et même s’il ne s’agit pas de comités de vigilance fascisants, pour rétablir la sécurité dans les quartiers. Ce sont les partis de gouvernement et de gestion locale auxquels appartiennent ces mêmes élus PS, PC, Verts et autres qui sont responsables de la situation dans laquelle se trouve les banlieues.

Pour la libération de tous les jeunes incarcérés et l’arrêt de toutes les poursuites et les procédures d’expulsion visant les jeunes ayant participé au mouvement de novembre.

Pour étouffer le mouvement des banlieues, la chaîne répressive commençant par l’interpellation et se terminant au Tribunal marche à tout-va. Interpellations brutales et se fondant sur la seule parole de flics assermentés, justice expéditive, comparution immédiate, droits de la défense bafoués et maintenant les premières expulsions : voilà le vrai visage de la patrie des droits de l’homme. Combien de temps doit-on tolérer ce qui n’est que l’aboutissement de la politique réactionnaire sur le plan juridique et des libertés civiques des législations adoptées par les gouvernements successifs, depuis les lois Pasqua, Chevènement, les dispositifs mis en place par Vaillant puis par Sarkozy et Perben ? Va-t-on laisser les jeunes se faire expulser par charter sans rien faire ? C’est tous ensemble que nous devons lutter pour l’arrêt des poursuites contre les jeunes ayant participé au mouvement de novembre. Non à la double peine, des papiers pour tous et toutes, abolitions des lois sécuritaires et racistes, qu’elles soient de droite ou socialistes !

Apprentissage à 14 ans ou renforcement massif des moyens pour l’Ecole ?

Les mesures sécuritaires de Villepin et Chirac s’accompagnent d’un volet social tout aussi réactionnaire. Parmi les mesures phare du gouvernement figure le rétablissement de l’apprentissage dès l’âge de 14 ans pour « ceux et celles qui ne seraient pas faits pour l’école ». C’est une atteinte sans précédent au droit à la scolarisation jusqu’à 16 ans et une mesure démagogique et pro-patronale visant à répondre à un problème existant. Des centaines de milliers de jeunes se trouvent en échec scolaire au sein d’une institution qui n’est pas capable, par manque de moyens humains et matériels, par sa structure idéologique même également, de répondre à leurs besoins. Alors que les postes d’enseignants sont non-pourvus, que les vacataires sont jetés sur le pavé, que le nombre de postes aux concours diminuent chaque année, que les statuts des personnels d’encadrement, ouvriers et techniques ont été démantelés, ce ne sont pas 5.000 aides éducateurs ou quelques places en internat qui sont nécessaires. Il faut lutter dans un premier temps une réelle politique scolaire et de formation qui réponde aux nécessités existantes et se bagarrer pour l’imposer aux organisations syndicales de l’EN qui se sont contentées de crier au scandale sans prendre des mesures de riposte immédiates. Face aux attaques actuelles contre le Code du Travail et les ordonnances de l’été, l’ensemble des organisations ouvrières se doivent de refuser l’apprentissage à 14 ans, mesure réactionnaire, et en faire le point de départ de la nécessaire contre-offensive ouvrière et populaire pour reprendre ce que l’on nous a volé et enlevé depuis plus de vingt ans.

Emplois au rabais et Zones Franches Urbaines ou répartition des heures de travail et embauche de tous les intérimaires et précaires pour lutter contre le chômage ?

Pour lutter contre le chômage et les discriminations, Chirac et Villepin ne reculent devant rien. Le souhait de voir rétablir l’ordre des casernes chez certains députés de la majorité se traduit dans leur discours par la création d’emplois précaires mais réservés au sein de la fonction publique ou créer à bon compte des auxiliaires pour les forces de répression recrutés directement dans les quartiers (cadets de la République). Mais ce sont de vrais emplois que veulent les jeunes, pas des boulots précaires ou des boulots de matons. Chirac et son Premier ministre en appellent même au bon vouloir des patrons pour lutter contre les discriminations au travail. Pendant ce temps, ils leur promettent de nouvelles Zones Franches qui viendront s’ajouter aux 85 paradis fiscaux prospérant au beau milieu des quartiers. Les patrons y sont exemptés d’à peu près tout au niveau fiscal et même d’embaucher des jeunes du coin comme cela devrait être fait pour 30% du personnel. C’est d’ailleurs les entreprises accusées de ne pas embaucher de jeunes des quartiers qui ont été prises pour cible par les émeutiers au cours du mouvement de novembre. Pour mettre fin au fléau du chômage, il faut tout d’abord lutter pour l’embauche de tous les intérimaires travaillant dans les entreprises, comme avaient commencé à le revendiquer les travailleurs de Citroën Aulnay au printemps. Il faut lutter pour la répartition des heures de travail entre tous, sans réduction de salaire, à commencer par les Zones Franches où sont installées des entreprises qui font d’énormes bénéfices sur le dos des travailleurs.

Enième « politique de la ville » ou programme massif de construction de logements populaires sous contrôle ouvrier et des populations ?

Tout ce qui jusqu’à présent a été présenté comme les « politiques de la ville » n’ont été que des mesures d’accompagnement social de la dégradation des conditions de vie dans les banlieues dortoir où le chômage, la précarité et la pauvreté font rage. Ce ne sont pas le rétablissement de quelques dizaines de millions d’euros de crédit aux associations pour acheter la paix sociale qui changera quelque chose à cela. Le Plan Borloo actuel ne prévoit que des mesures démagogiques de saupoudrage. Son axe central reste les destructions d’immeubles qui ne s’accompagneront pas d’un relogement systématique, accentuant la précarité des familles. Cette politique de nettoyage social dans les quartiers se fait au plus grand bénéfice des spéculateurs immobiliers avec la complicité des maires toutes tendances confondues, chassant les pauvres le plus loin possible des centres urbains, même périphériques, pour les remplacer par des locataires et propriétaires plus respectables des classes moyennes. Quant à la loi de réquisition, elle reste au placard, pour ne pas faire chuter le prix du marché comme le disait autrefois Martine Aubry. Les organisations ouvrières, celles qui disent défendre un programme d’urgence pour les banlieues, devraient lutter pour la perspective d’une grande politique de construction de logements populaires sous le contrôle des travailleurs et des habitants pour commencer à résorber la crise du logement et le chômage, avec des embauches massives de jeunes.

Pour des comités de quartier contre les violences policières et une coordination inter-quartiers pour imposer une issue ouvrière et populaire à la crise sociale et mettre fin aux discriminations racistes néocoloniales

Pour défendre cette perspective et maintenir la flamme de la révolte de novembre 2005 par-delà les aléas de la lutte, l’extrême gauche et tous les militants politiques et syndicaux combatifs devraient proposer aux jeunes et aux habitants des quartiers de mettre sur pied des comités contre les violences policières et les discriminations. En se coordonnant à niveau régional et national, ces comités auraient la force d’imposer aux organisations ouvrières la nécessité de défendre réellement un plan d’urgence pour les banlieues et commencer à lutter pour l’application de ce programme et des revendications que le mouvement a porté. Cela pourrait se concrétiser à travers la lutte pour un mouvement d’ensemble, une grève générale reconductible nécessaire pour faire aboutir ces revendications. C’est sur cette base indépendante et autonome que les idées révolutionnaires pourront reprendre pied parmi les populations les plus opprimées et exploitées de l’Hexagone, commençant à retisser les liens indispensables entre jeunes travailleurs et lycéens et étudiants, chômeurs et salariés en activité, femmes et hommes, travailleurs « français de souche » et travailleur immigrés ou « issus de l’immigration », afin de lutter tous ensemble pour imposer une issue ouvrière et populaire à la crise sociale et mettre fin aux discriminations racistes néocoloniales.

Mais que font-ils tous ?

A l’heure actuelle, la situation est grave. L’Etat d’urgence a été prolongé de trois mois avec tout ce que cela comporte de risques pour les classes populaires dans leur ensemble et le mouvement ouvrier. Le gouvernement a pu opérer son virage bonapartiste dans la mesure où il n’a eu à affronter aucune opposition, ni au Parlement, ni dans la rue et les entreprises, les quartiers étant laissés aux forces de répression qu’affrontaient seuls les jeunes, malgré de timides manifestations locales, bien tardives d’ailleurs puisque les premières n’ont été appelées qu’après la décision de Villepin de décréter l’état d’urgence. L’échec des journées d’action appelées en saut de mouton par les directions syndicales fin novembre (SNCF, RATP et EN notamment) ont confirmé, à l’inverse des prévisions optimistes de la LCR, que « dans le climat angoissant des derniers jours, avec un mouvement ouvrier tétanisé [par le manque d’une riposte rapide] par l’offensive autoritaire et policière [44] », il est difficile de rebondir.

Nous nous devons bien, en guise de conclusion, d’apporter quelques éléments de réponse aux trois questions posées par le titre de l’article.

Mais que fait la police ?

Rien d’autre que son travail de chien de garde du capital et de l’ordre bourgeois, raciste, néocolonial et réactionnaire. Dans les situations comme celles que vivent les jeunes de banlieues, aucune différence, n’en plaise aux sophistes universitaires se targuant de gauchisme, entre la police nationale ou les milices patronales. La police, dans son ensemble, n’est ni à réformer ni à éduquer dans le respect des personnes comme feint de le croire la LCR dans son projet de Manifeste, ce que reprennent d’ailleurs tous ses courants internes... Elle est à dissoudre, comme tout l’ordre bourgeois qui devra être remplacé par le nôtre, celui des travailleurs et de la jeunesse.

Mais que font les syndicats ?

Ils attendent d’être reçus à Matignon et qu’on les consulte. Pendant ce temps, ils condamnent les violences, d’où qu’elles viennent, en appelant à la restauration de l’ordre républicain. Les syndicats ayant signé les appels contre l’état d’urgence à partir du 8 novembre, notamment la FSU et la CGT, se sont bien gardé d’appeler clairement à la mobilisation, contre ce gouvernement de racailles et sa politique militaire. Quelle différence entre ces chiens de garde-là et les précédents ? C’est dur à dire, à moins que les travailleurs déterminés reprennent le contrôle de leurs organisations en en chassant les bureaucrates pour en faire des instruments de lutte de tous les exploité-e-s et de tous les opprimé-e-s. Il est nécessaire que l’ensemble des syndicats combatifs au sein des confédérations, sections combatives dans les entreprises et les lieux de travail, les UL ou les UD oppositionnelles, les syndicats dits combatifs à commencer par les SUD, luttent pour la perspective d’un mouvement d’ensemble, décidé par la base, en AG locales et coordonnées à tous les échelons, pour imposer aux confédérations la nécessité de lutter tous ensemble pour le retrait de l’état d’urgence et ébaucher un plan d’action de grèves reconductibles dans la perspective de la grève générale pour combattre la politique anti-ouvrière et anti-populaire du gouvernement [45].

Que fait l’extrême gauche ?

Elle professe un docte trotskysme dans ses stages de formation mais agit en béquille de gauche du PCF et des bureaucraties syndicales quand la lutte de classe en appelle à l’action déterminée de ceux qui devraient représenter, aux côtés des travailleurs et des jeunes combatifs, une alternative à la misère et à l’exploitation quotidienne et à la répression lorsque la situation imposée par le patronat et la bourgeoisie l’exige.

La direction de la LCR – dont l’orientation a été moins droitière que son partenaire d’élection, LO – n’a cependant pas agi dans les faits pour essayer de donner corps à un réel mouvement d’opposition aux lois d’exception et dresser un pont entre les banlieues et le mouvement ouvrier. Elle en aurait cependant les moyens et le fait de reconnaître d’avoir réagi tardivement comme le soulignait Besancenot lors de la manifestation parisienne du 16 novembre permet de faire amende honorable mais n’a pas infléchi réellement l’orientation politique de l’organisation au cours des semaines suivantes. Refusant de suivre l’orientation tracée par la JCR dès le début des événements [46], la LCR n’a pas avancé dès le début la perspective de la lutte pour le retrait des forces de répression, la libération et l’arrêt des poursuites contre les jeunes, le départ du gouvernement et toute la lumière sur le double meurtre de Clichy. Refusant de mobiliser sur cet axe massivement dans les quartiers populaires et les entreprises, la lutte « jusqu’au bout » pour ces revendications démocratiques élémentaire s’est arrêté en milieu de chemin.

La LCR reconnaît d’ailleurs que les difficultés rencontrées pour organiser une réponse massive contre le recours à la répression policière dans les banlieues et l’état d’urgence tient au fait que de nombreuses organisations « d’en haut » auxquelles la Ligue donne plus d’importance qu’à la lutte pour la mobilisation « par en bas » « ont tendance à condamner les violences d’où qu’elles viennent [47] » alors que d’autres « feignent de croire que la présence des forces de police est nécessaire au retour au calme [48] ». Mais par respect pour ces mêmes organisations qui se trouvent dans le camp de l’ordre bourgeois – même de gauche et peut-être même anti-libéral –, par respect pour le cadre unitaire que la LCR a elle-même forgé au cours de la campagne pour le Non, qui ressemble plus à un carcan pour les idées d’extrême gauche et une opportunité de se faire une nouvelle virginité pour les réformistes, la direction de la LCR s’est retrouvée à la remorque des directions du PC et des syndicats pour leur faire signer des appels qu’ils n’ont même pas fait suivre des faits. Quant à l’appel à « braver le couvre-feu (…) unitairement et pacifiquement dans les communes [49] », ça donne un côté radical certes, ça calme les jeunes et les mécontents dans l’organisation certes, mais ça ne mange pas de pain. Pourquoi ne pas dire et lutter pour que cette riposte soit réellement collective, en l’imposant si nécessaire aux directions bureaucratiques du mouvement ouvrier, en la faisant voter en assemblées de base, dans les boites, les entreprises et les facs et surtout pas pour mobiliser chacun dans son coin mais tous ensemble devant le Parlement ? Pendant ce temps, les discussions byzantines et pédagogiques sur une hypothétique candidature commune de la LCR avec des anciens ministres de Jospin se poursuivent alors que les banlieues brûlent, les tribunaux restent ouverts jusqu’à tard dans la nuit, les charters s’emplissent, les flics quadrillent les cités et Villepin joue au Bonaparte miniature.

L’incidence secondaire du mouvement de novembre sur le rapport de force social direct entre salariat et capital n’en fait pas moins un mouvement politique fort, caisse de résonance d’une jeunesse traitée en semi-colonie interne à la France, à l’image des signes avant-coureurs de l’ascension ouvrière et populaire internationale de 68-81. C’est l’abîme entretenu actuellement entre jeunes et classe ouvrière du fait notamment de la politique isolationniste et criminelle des grandes organisations syndicales qui a permis au gouvernement d’opérer son virage bonapartiste, en décrétant l’état d’urgence qui frappe aujourd’hui les quartiers, pour mieux être utilisé demain contre les travailleurs en lutte. Ces mêmes directions ne font d’ailleurs rien pour combattre les mesures d’exception. Les jeunes émeutiers du mouvement de novembre sont les fils de la classe ouvrière industrielle traditionnelle, les frères et les enfants du nouveau prolétariat, précaire et flexibilisé, qui est entré en lutte au cours des derniers mois, de manière d’autant plus radicalisées que c’était là ses premières expériences : salariés de la restauration rapide –Mc Donalds, Pizza Hut –, de la grande distribution – Carrefour, H&M, Virgin –, du nettoyage – Accor –, des services externalisés – bagagistes de Roissy –, des centres d’appel mais également l’armée d’intérimaires serviables et corvéables à merci en attente de licenciement sec, ceux qui ont été à l’origine du grand mouvement au printemps dernier des travailleurs de Citroën Aulnay.

Toutes proportions gardées, à l’image des années Trente, « de façon générale, les travailleurs étrangers en France constitueront un facteur d’une importance immense dans le développement du pays, bien plus important encore que les Noirs en Amérique avec lesquels ils partagent leur situation de parias. Conformément à toute la tradition du pays, les organisations purement françaises sont numériquement peu importantes et leur base est constituée d’une sorte d’aristocratie politique et syndicale de la classe ouvrière. L’immense majorité reste inorganisée et guère accessible à l’activité traditionnelle des organisations politiques et syndicales. C’est en France la question centrale. Il me semble que, précisément, le rôle joué aujourd’hui par les travailleurs étrangers dans la vie économique de la France est de nature à faire chanceler le fort conservatisme de ce pays. Les travailleurs étrangers, constituant dans leur grande majorité les couches inférieures du prolétariat du pays, entrent en contact, en relation et en communauté d’intérêt avec les couches profondes de la classe ouvrière du pays, celles qui sont précisément les plus éloignées des organisations officielles. D’autre part, les travailleurs étrangers, justement du fait qu’ils sont des étrangers, des émigrés, sont intellectuellement plus mobiles et plus réceptifs aux idées révolutionnaires. De la sorte, le communisme possède, ou plutôt peut posséder, avec les ouvriers étrangers, un puissant instrument permettant de souder les couches les plus profondes de la classe ouvrière et leur degré de fécondation révolutionnaire [50] ». Lorsque Trotsky écrivait ces quelques lignes, il parlait de « soixante mille travailleurs [étrangers] pour la seule ville de Paris [51] ». Que penser alors de la situation actuelle si l’on essaie d’adopter la même méthode d’analyse ?

Les jeunes de novembre préfigurent une tendance, celle de la spontanéité et de la radicalité, dont leurs aînés ont été et seront de manière croissante les protagonistes, représentants potentiels d’un nouveau mouvement ouvrier plus multiéthnique encore qu’à l’époque où les OS maghrébins écrivaient sur le portail de leur usine aux côtés des ouvriers français « usine en grève et occupée » en français et en arabe, en 1968. La précarité et la flexibilité de cette nouvelle classe ouvrière la rapproche objectivement davantage de ce qu’a été le mouvement ouvrier classique du XIX° et de la première moitié du XX° siècle. La différence majeure n’en est pas moins grande : une subjectivité ouvrière à reconstruire après plus de vingt années d’offensive bourgeoise et impérialiste. Mais cette subjectivité se reconstruira d’autant plus rapidement dans les luttes que l’extrême gauche trotskyste en France saura être à la hauteur des enjeux, par une politique résolument antibureaucratique et soviétiste, d’auto-organisation, tout en étant le porte-drapeau irréconciliable, au nom de l’internationalisme et de l’anti-impérialisme prolétariens, de la lutte contre l’islamophobie et du racisme néocolonial insidieux.

Plus que jamais, il est nécessaire de reconstruire ensemble en France comme en Europe un courant marxiste révolutionnaire et internationaliste apte à répondre aux défis des temps présents et défier l’avenir sombre que nous promettent les Villepin/Sarkozy et Hollande/Mélenchon/Buffet, et les jeunes émeutiers de ces derniers jours savent ce que veulent dire pour ces gens-là l’ordre républicain… Il faut tirer avec eux, avec tous les militants combatifs et lutte de classe, avec les travailleurs combatifs toutes les leçons de la dernière période et du mouvement de novembre.

Le 06/12/05.


[1L’article a été rédigé au cours de la révolte des banlieues et a été achevé le 06/12/05.

[2Il s’agit d’un taux de chômage moyen égal au double de la moyenne nationale dans les quelque 940 quartiers classés ZUS (Zone Urbaine Sensible), à hauteur de 20%, deux fois plus pour les jeunes de 16 à 35 ans,

[3C’est notamment dans le Nord de la France où les jeunes émeutiers interpellés avaient pour la plupart des noms aux consonances flamandes ou polonaises que les condamnations les plus lourdes sont tombées.

[4A un autre niveau, malgré la répression et la surdité du gouvernement, le mouvement lycéen par sa massivité et sa continuité dans le temps avait également été un symptôme fort de cette situation. Voir notamment l’article de la Fraction Trotskyste (France), « Quelles perspectives après le 15 février », disponible sur notre site web www.ft-europa.org

[5Voir notamment « France. Politique syndicale et mobilisation de la classe ouvrière » (Lutte de Classe n°91, octobre 2005), en réponse à la tribune de la Fraction, « Front de gauche ou front de lutte » (Lutte de Classe n°90, octobre 2004).

[6SEUX Dominique, « Edito », in Les Echos, Paris, 03/10/05.

[7Il est cependant important de noter que le mouvement de novembre a mis a mal et entamé durablement au niveau international l’idéologie chiraquienne d’un pôle impérialiste français et multilatéral, démocratique et onusien, sous-tendu par l’orientation française et allemande au cours du conflit iraquien.

[8En ce sens, le communiqué de la CGT (« L’urgence, c’est le social et la démocratie ») du 8 novembre, assez dur à l’égard du gouvernement pour tenir compte des réactions de sa base, ne proposait strictement rien de concret en termes d’échéance et d’objectifs précis et immédiats à défendre dans la rue. Son absence dans le cortège parisien du 16 novembre –bien que la confédération figure parmi les signataires-, témoigne bien que la direction n’entendait pas que la déclaration du 8 soient suivie de faits.

[9Alors que les manifestants se trouvaient à deux pas du Tribunal de Bobigny où les jeunes de banlieues interpellés étaient en train de passer en jugement expéditif, ni les bureaucrates syndicaux ni l’extrême gauche présente n’a suggéré à aucun moment de se déplacer de quelques mètres pour exprimer concrètement la solidarité du mouvement ouvrier contre la répression policière et l’état d’urgence.

[10Voir à ce sujet « Discrimination positive et discrimination raciste, la double politique du gouvernement Raffarin », in Stratégie Internationale n°3, Paris, été 2004.

[11Dans le monde arabo-musulman, fruit de l’échec de la Révolution anticoloniale, des trahisons des directions nationaliste-bourgeoises et leurs alliés staliniens au cours des années 1960 et 1970 et l’incapacité des révolutionnaires à proposer une alternative révolutionnaire nationale et sociale, l’Islam politique, naissant sur le terreau du chômage et de la pauvreté, est devenu au cours des années 1980 et 1990 la première force d’opposition aux régimes corrompus, qu’ils soient laïcs ou non, de la Mauritanie au Sud de la Thaïlande, en passant par le Machrek, Proche et Moyen Orient el le Caucase.

Dans les métropoles impérialistes, chez beaucoup de jeunes des couches populaires issus de l’immigration arabo-musulmane, de manière similaire, l’Islam politique prend pied de manière préoccupante. Sans perspective de mouvement d’ensemble de la classe à laquelle ils appartiennent objectivement, laissés pour compte des syndicats et de la gauche classique, chauvine et pro-impérialiste, ces jeunes retrouvent dans la « communauté » fictive des croyants, liant prolétaires, petits-bourgeois et grands bourgeois, un instrument de construction d’une identité que la lutte de classe ne leur offre pas ou plus.

Le seul moyen de gagner ces jeunes prolétaires à une alternative authentiquement révolutionnaire est de lever un programme clairement anti-impérialiste, antisioniste, mais également à la pointe de la lutte contre le racisme, les discriminations sociales dans leur ensemble, tant le patronat raciste et son Etat et ses instruments d’oppression, notamment la police. C’est la seule et unique garantie pour que refleurissent sur les grilles des usines et des entreprises, un jour, « Usine en grève et occupée » en français et en arabe, la seule garantie contre le poids croissant que jouent les directions de l’Islam politique dans les cités ouvrières et populaires, distillant à leur manière le machisme et l’idéologie patriarcale, les préjugés de race et l’antisémitisme que la société de classe bourgeoise génère et diffuse à grande échelle et instrumentalise massivement lorsque cela lui sert.

[12FRESSOZ Françoise, « Edito », in Les Echos, Paris, 08/11/05.

[13Déclaration de Laurence Parisot, présidente du Medef, suivie par la CGPME, citée dans Les Echos, Paris, 08/11/05.

[14Au-delà de l’attitude de certains maires PS prenant leur distance quant à l’applicabilité du couvre-feu sur leurs communes, il est intéressant de souligner ici l’orientation réactionnaire et pro-gouvernementale qu’ont adopté les grands ténors du PS à la suite du décret de l’état d’urgence. Hollande n’a pas hésité à affirmer le 8 novembre qu’il n’entendait « rien faire qui puisse empêcher le gouvernement de retrouver les conditions d’un retour à l’ordre républicain » (Le Parisien, Paris, 09/11/05), alors que Fabius lui faisait écho le jour même en affirmant « je ne reprocherai jamais à tel ou tel gouvernement de faire preuve de fermeté, encore faut-il qu’il soit efficace » (déclaration sur RTL, reprise dans Le Monde, Paris, 10/11/05). La palme de la matraque revient bien entendu au maire d’Evry, Manuel Valls, qui est allé jusqu’à voter pour la prorogation de l’état d’urgence, ce que ses collègues n’avaient pas osé faire…

[15PIQUET Christian, « A droite, surenchères », in Rouge n°2135, 24/11/05.

[16Sondage BVA/Les Echos/etc. publié dans Les Echos, Paris, 05/10/05.

[17Sondage BVA/Les Echos/etc. publié dans Les Echos, Paris, 04-05/11/05.

[18« A l’Assemblée, souligne l’Humanité sans fard, le PCF porte la voix des banlieues (…). Si tous [les députés] s’accordent sur la nécessité de ‘rétablir l’ordre républicain’, François Asensi [député PCF de Seine-Saint-Denis] a fustigé un état d’urgence ‘attentatoire aux libertés’ » (L’Humanité, Paris, 09/11/05). Pour Asensi, il faut « rétablir l’ordre républicain, mais ce serait ‘illusoire sans parler de liberté, égalité et fraternité’ » (Id.).

[19Déclaration du PCF du 08/11/05, publié dans « Communistes », in L’Humanité, Paris, 09/11/05.L’Humanité a beau jeu de souligner qu’en 1955, le quotidien évoquait alors une loi « scélérate » et « fasciste » (voir DEGOY Lucien, « La loi de 1955, un texte d’exception antidémocratique », in L’Humanité, Paris, 09/11/05). C’est oublier à bon compte et bien vite qu’en 1956, cela n’a pas empêché le PCF de voter les pleins pouvoirs à Mollet lui laissant les mains libres pour déchaîner avec plus de violence encore la répression contre les nationalistes et le peuple algériens… Scélérat le PC ? Amnésique en tout cas…

[20Id.

[21Déclaration du MJCF, publié sur tract distribué à Paris le 12/11/05 « Stop à toutes les violences s’insurge le texte. Celles des casseurs, celles du ministre de l’Intérieur, celles du Medef. Des voitures, des gymnases, des bus, des quartiers s’enflamment depuis quelques jours. Des personnes sont agressées physiquement [le MJCF accorde comme TF1 beaucoup d’attention aux deux cas d’agressions contre des personnes mais fait peu cas des violences policières généralisées…]. C’est inacceptable. (…) Cette violence touche d’abord les habitants des quartiers eux-mêmes. C’est une bouffée de désespoir qui n’amène rien si ce n’est la destruction et les divisions ».

[22Déclaration de Jean-Marie Doussin, secrétaire de la fédération communiste de la Seine-Saint-Denis,publiée dans « Communistes », in L’Humanité, Paris, 09/11/05. supplément

[23MARCHAIS Georges, « De faux révolutionnaires à démasquer », in L’Humanité, Paris, 03/06/1968, cité par KRAVETZ Marc (sous la direction de), L’insurrection étudiante, UGE, Paris, 1968, p.58.

[24BOUVARD Georges, L’Humanité, Paris, 04/06/1968, cité par KRAVETZ Marc, id., p.77-78.

[25C’est là la position du « rénovateur » Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, regroupant huit communes du 93.

[26Effectivement, la fin de l’année 2005 a vu naître les Contrats Urbain de Cohésion Sociale, nouveau lifting de cette longue mascarade qu’est la « politique de la ville » (n.d.e.)

[27« Des voyous, il y en a toujours eu, pourquoi trouvent-ils aujourd’hui le soutien d’une bonne partie des jeunes ? », voir « La violence dans les quartiers populaires et ses responsables », « Editorial » des Bulletins d’entreprise du 01/11/05, in Lutte Ouvrière n°1944, 04/11/05. LO réitère Lutte de Classe, en soulignant que « la violence aveugle n’est en rien un signe de radicalisation. C’est le signe d’une désorientation profonde, la marque de l’inconscience » (« France. L’explosion dans les quartiers populaires : les responsables de la violence aveugle », in Lutte de Classe n°92, novembre 2005, p.5).

[28« La violence dans les quartiers populaires et ses responsables », « Editorial » des Bulletins d’entreprise du 01/11/05, in Lutte Ouvrière n°1944, 04/11/05. Dans l’article de Lutte de Classe que nous citons précédemment, LO souligne à nouveau de manière très ambiguë que « les quelques propositions de la gauche qui se veulent positives, du genre revenir à la police de proximité ou multiplier les éducateurs et les animateurs sociaux dans les quartiers, ne résolvent pas les problèmes qui sont à l’origine de l’explosion actuelle ».

[29« La violence dans les quartiers populaires et ses responsables », « Editorial » des Bulletins d’entreprise du 01/11/05, in Lutte Ouvrière n°1944, 04/11/05.

[30Sur ce plan là, l’analyse de LO laisse particulièrement à désirer, niant au nom d’un purisme ouvrièriste dogmatique le racisme dont ces jeunes souffrent, à tous les moments de leur vie quotidienne. « C’est bien de cette "non-intégration"-là, [la pauvreté] nouveau nom pour la misère et la haine de classe, qu’il est question aujourd’hui. La couleur de peau, le poids supposé des différentes religions, les préjugés de toute nature ne font, pour l’instant, que se surajouter au problème social. Ils n’en sont pas la cause principale » (GALOIS Paul, « Le rejet des pauvres », in Lutte Ouvrière n°1945, 11/11/05). La LCR qui sur ce point est plus sensible aux problèmes des racismes et des discriminations –ce qui ne veut pas dire que les conclusions politiques qu’elle en tire soient plus justes, toujours à l’affût d’alliances stratégiques polyclassistes ou avec les réformistes- affirme de même que « les discriminations subies par les populations de ces quartiers (…) en raison de leur origine ou de leur lieu d’habitation renforcent le sentiment d’injustice et d’une exclusion bien réelle » (LECLERC Anne, « Logique de guerre », in Rouge n°2133, 10/11/05). Soyons honnête, origine et habitation se recoupent généralement dans ces quartiers et la discrimination commence non pas à partir du moment où ces salarié-e-s, hommes, femmes ou jeunes issus de l’immigration déclinent leur identité. Elle leur est renvoyée immédiatement en raison de leurs traits physiques ou la couleur de leur peau. Pas besoin de savoir que Mohamed s’appelle Mohamed, même s’il ses parents sont français, pour qu’innocemment la première question qui viennent y compris à l’esprit d’un anti-raciste politiquement correct votant à gauche et possédant un tapis ethnique soit « et t’es de quelle origine ? ».

[31BARCIA Robert (Hardy), La véritable histoire de Lutte Ouvrière, Editions Denoël, Paris, 2003, p.212-213.

[32« La violence hors de l’Histoire », in Lutte de Classe n°15 (nouvelle série), mais 1968, p.4.

[33Id., p.3

[34« La violence dans les quartiers populaires et ses responsables », « Editorial » des Bulletins d’entreprise du 01/11/05, in Lutte Ouvrière n°1944, 04/11/05.

[35« L’espoir n’est ni dans la violence stérile ni dans la résignation », « Editorial » des Bulletins d’entreprise du 08/11/05, in Lutte Ouvrière n°1945, 11/04/05.

[36Discours d’Arlette Laguiller au Gymnase Japy, Paris, reproduit in Lutte Ouvrière n°1945, 11/04/05.

[37Et cela même si LO n’a pas manqué de souligner de manière glissante au cours des événements que « l’Etat abandonne ce qui, dans ses fonctions, correspond un tant soit peu à l’intérêt de l’ensemble de la société » (voir « France. L’explosion dans les quartiers populaires : les responsables de la violence aveugle », in Lutte de Classe n°92, novembre 2005, p.3), qui ne fait que reprendre les « positions propagandistes » de certains de ses écrits, notamment le fait d’affirmer vouloir « changer le rôle de l’Etat et le contrôler », sans parler de sa destruction et le remplacer par un Etat ouvrier (voir « Qu’est-ce que Lutte Ouvrière », supplément au n°1665 de LO, juin 2000, p.15).

[38« En ouvrant le capital d’EDF, le gouvernement livre cette entreprise aux groupes industriels et financiers et permet à leurs actionnaires de faire du profit privé sur la production et la distribution de l’électricité, produit de première nécessité qui, comme la distribution de l’eau, devrait être un service public ». Déclaration de LO appelant à participer aux grèves,aux manifestations et au meeting à Paris, gymnase Japy du 03/11/05. Voilà qui ferait rire jaune les populations pauvres des banlieues et des quartiers ouvriers français et les peuples des pays semi-coloniaux où à coup de rachat au rabais de secteurs privatisés depuis les années 1990, EDF pille, saccage et fait payer au prix le plus haut aux travailleurs et aux populations la politique néo-libérale des gouvernements de ces pays-là. LO participe au mythe de l’opposition entre une bonne entreprise aux mains de l’Etat (ce qui n’en fait pas moins une multinationale impérialiste) et une entreprise contrôlée par de méchants patrons privés. EDF doit restée une entreprise publique certes, et nous devons lutter tous ensemble et jusqu’au bout contre sa privatisation partielle, pour ce faire, nous devons lutter pour qu’elle soit une entreprise publique sous le contrôle des travailleurs et des usagers.

[39LAFONT Viviane, « Banlieues, Villepin et ses ‘réponses’ éducatives », in Lutte Ouvrière n°1945, 11/11/05.

[40Id.

[41« France. L’explosion dans les quartiers populaires : les responsables de la violence aveugle », in Lutte de Classe n°92, novembre 2005, p.4.

[42GARGAN Sophie, « Banlieues, trente ans de mépris leur sautent à la figure », Lutte Ouvrière n°1945, 11/11/05.

[43SOUDAN François, « Les raison de la colère », Jeune Afrique/L’intelligent n°2340, Paris, 13-19/11/05, p.21.

[44MEZZI Dominique, « Services publics. Une manifestation réussie », in Rouge n°2135, 24/11/05.

[45Pendant ce temps, la LCR tresse les lauriers « d’un autre type de syndicalisme [qui] prouve son efficacité [?] pour l’avenir » avec la CGT, la FSU et Solidaires… Voir« Services publics. Une manifestation réussie », in Rouge n°2135, 24/11/05.

[46Voir la déclaration de la JCR, « Dehors Sarkozy et son gouvernement ! Pas de flics dans les quartiers ! ».

[47DUFFLEAUX Raphaël, « Etapes d’une mobilisation », in Rouge n°3134, 17/11/05.

[48Id.

[49BESANCENOT Olivier, « Ensemble contre l’état d’urgence », Rouge n°2133, 10/11/05.

[50TROTSKY Léon, « Les travailleurs étrangers en France », 02/05/1930, reproduit dans Les Cahiers du Mouvement Ouvrier n°28, Paris, novembre 2005, p.63-64.

[51Ibid.